Le rire est un poison lent
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 Le rire est un poison lent

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MessageSujet: Le rire est un poison lent   Dim 28 Nov - 13:22

Le rire est un poison lent
Daphnê Echo & Néoptolème Maxence

Néo jette un coup d'œil à l'étal qui se présente à lui. De vraies petites merveilles scintillent sous ses yeux, colliers en or, bagues surmontées de pierres précieuses, bracelets finement ciselés, broches étincelantes... un univers somptueux de luxe qui lui est désormais inaccessibles. Auparavant, il n'aurait pas hésité à acheter une fine parure en jade à sa mère. Aujourd'hui, il voudrait avoir assez de drachmes pour payer ne serait que cette fibule argentée, lumineuse, surmontée de trois minuscules pierres bleues, qui s'assortirait si bien avec les yeux de Daphnê... mais sa bourse, qu'il tient dans sa main, lui paraît bien légère pour pouvoir obtenir une telle œuvre artisanale. A contrecœur, il se résout à la regarder, impuissant.
    « Arrête de reluquer ma marchandise, va-nu-pieds. »
Néo jette un regard noir au vendeur, qui surpris par tant de haine recule involontairement d'un pas. Mais cette peur ne peut satisfaire Néo. Il ne pourra jamais trouver la joie dans le malheur des autres... mais le bonheur d'autrui non plus ne peut lui redonner le sourire. Intérieurement, il se sent mort. Le vendeur reprend confiance en voyant que Néo ne bouge pas, et lui fait signe de la main de partir. Néo hausse les épaules et s'éloigne sans un mot.
Ce n'est pas qu'il déteste le marché... bon, d'accord, il le déteste. Toujours l'agora lui rappelle de mauvais souvenirs. Le souvenir de jours heureux où tout lui paraissait beau et agréable. Il se payait ce qu'il voulait, fanfaronnait comme un petit prince et jouait avec ses amis. Une fois, il a volé une pomme, mais personne ne s'en était rendu compte. Il a cru que déjouer les interdits seraient amusants, mais son désir se retrouva finalement être fort décevant. Il a offert la pomme à un de ses frères, et est retourné jouer avec ses amis sans plus y penser. La gorge de Néo se sert. Il aimerait bien retourner à ce temps béni. Mais tout cela est impossible. Il resserre les poings, les pièces lui entrant dans la paume sans pour autant lui faire mal. Il n'a plus rien. Il n'est plus rien. Autant se faire à l'idée qu'il n'a plus qu'une raison de vivre. Mais Néo ne pleure pas. Jamais. Il aurait dû, pourtant, il se sentirait sans doute mieux s'il avait pu extérioriser sa douleur. Au lieu de cela, il l'enferme en lui. Elle ne sort que sous forme de colères. L'ire est une bénédiction pour lui.
Néo continue de se balader dans le marché. Il fait surtout un repérage ; avec le peu d'argent que lui donne Stefanos, il préfère ne pas se faire avoir, payer le minimum. Il soupire longuement. Stefanos est bien gentil de lui donner un toit, un travail, de l'amitié. Il n'a pas le droit d'en exiger plus, il le sait. Il est logé, nourri, blanchi, comme on dira dans quelques siècles. Son argent, ce n'est qu'un complément, et puis il n'est pas encore compétent, il est normal qu'il ne lui donne pas un vrai salaire. Pourtant cette argent-là lui laisse un goût amer dans la bouche. Encore heureux qu'il ne l'ait pas obtenu par mendicité, il aurait bien du mal à le dépenser. Mais dépendre de la générosité de quelqu'un, et surtout d'avoir si peu à soi, cela ne lui plaît pas. Cet ancien riche déteste devoir faire attention à son budget. A force de n'avoir rien, il a fini par comprendre comment on s'y prend pour économiser, mais cela ne change pas le problème, il a toujours très peu d'argent. Quand il regarde la mer, en espérant qu'un jour il pourra se payer un navire et faire comme son père, partir dans les pays étrangers faire du négoce, il se rend compte que ce n'est même pas un rêve. C'est une utopie.
Un rire retient subitement son attention. Un rire étrangement familier. Soudainement en alerte - pourquoi en alerte ? elle n'est pas en danger si elle rit, non ? - Néo scrute l'agora, la boule au ventre et le cœur battant la chamade. Où est-elle ? Tout à coup, il la voit, presque pliée en deux, en compagnie de quelques hommes qui semblent s'amuser autant qu'elle. Le sang de Néo ne fait qu'un tour. Pourquoi rit-elle ? Ne se rend-t-elle pas compte du danger qu'il y a à faire confiance à des... à des inconnus ? Il s'élance dans sa direction, une expression furieuse sur son visage. Quand il s'approche d'elle, il la prend violemment par le bras, la forçant à le regarder et s'écrit :
    « Qu'est-ce qui te prend, Daphnê ? Pourquoi tu es là, toute seule sur l'agora ? Tu n'as pas idée de ce qui pourrait t'arriver ? »
Néo était fou d'inquiétude pour sa sœur. Et la présence de ces hommes adultes, ces vendeurs, n'avaient rien pour le rassurer. C'était des hommes qui avaient massacré leur famille et brûlé leur maison. Des hommes qui les avaient privés de tout. Et elle osait faire confiance à des inconnues ? Quelle naïveté !
    « Ne me refais plus jamais ça. »
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MessageSujet: Re: Le rire est un poison lent   Dim 28 Nov - 19:14

Le rire est un poison lent
Daphnê Echo & Néoptolème Maxence

Être convoquée par la grande prêtresse d’Artémis aux aurores, c’était déjà suffisamment étrange. Mais lorsqu’en plus cette dernière vous imposait dans toute sa magnanimité, à vous, la plus fugace de toutes, de sortir à l’agora faire le marché pour tout le temple, il y avait vraiment de quoi se poser des questions. Daphnê haussa des épaules en remontant le long des ruelles escarpées, un panier tressé sous le bras. Ce que la vénérable adoratrice pouvait bien avoir comme idée derrière la tête lui importait peu. Au contraire, la jeune Athénienne prenait plaisir à sentir les pavés sous les minces semelles de ses sandales, à entendre autour d’elle les bruissements de la citée éveillée. Non sans un petit pincement au cœur, elle leva les yeux vers la voûte céleste et s’aperçut que la Lune avait quitté le ciel matinal. Elle sourit vaguement et affermit sa prise sur l’anse du panier ; Apollon n’était pas trop mal non plus, dans son genre. Lui offrait chaleur tangible, là où Artémis répandait un confort spirituel. Les deux enfants de Léto se complétaient bien, décidemment. Un peu de la même manière qu’elle et Néo. Un fol espoir prit alors Daphnê – avec un peu de chance, elle le croiserait peut-être au milieu des commerces. Elle ravala cependant son enthousiasme en se rappelant avec amertume qu’il n’aurait pas de raison pour flâner parmi les commerçants, étant donné son train de vie depuis son retour de service militaire.


Daphnê balaya bien rapidement les souvenirs désagréables qui refaisaient surface à cette pensée, prit un dernier tournant à gauche et arriva sur l’agora, au bout de laquelle elle distinguait le marché. Maintenant se posait la question cruciale : qu’acheter à une cinquantaine de filles, plus ou moins jeunes, qui passaient pour la plupart leurs journées enfermées au sein de murs de marbre à prier Artémis ? La jeune fille regretta l’espace de quelques secondes qu’on ne lui ait pas formulé des indications plus précises, avant de se raviser ; elle allait donc pouvoir choisir ce qu’elle souhaitait, en toute liberté… Se précipitant légèrement, Daphnê s’avança à la rencontre de l’agitation des commerçants. Elle adorait le marché. Ne rien pouvoir acheter pour elle-même ne la dérangeait pas, seule lui importait la vie qui s’émanait du lieu-dit. Elle fit en premier lieu un tour rapide des étals qui offraient leur produits avec la même vulgarité qu’une prostituée vendait ses talents, sans sensibilité ni douceur aucunes. Malgré tout, l’ensemble exerçait un certain charme sur la jeune prêtresse, à la fois anxieuse et enthousiaste à l’idée d’entrer dans ce sanctuaire populaire et infernal. Les artisans athéniens exposaient sans retenue leurs œuvres scintillantes de bronze ou d’or, les paysans les fruits colorés de leurs récoltes, que des gamins venaient chaparder dans leurs dos. Daphné sourit. C’était une explosion de couleurs tout autour d’elle, un festival de bruits, les voix des marchands se mêlant aux harangues de quelques orateurs qui tentaient de transcender la populace et aux cris indignées des clients tentant de marchander les prix. De certains étalages s’échappaient des exhalaisons asphyxiantes – fruits trop mûrs, poissons tout juste arrivé du Pirée, animaux bêlants dans des cages. Tout était tellement, tellement différent du temple. Bien évidemment, rien n’apaisant tant Daphnê que d’errer dans le silence de la nuit, sous la lumière pâle de la Lune, mais elle se devait d’admettre que l’ode à la vie qui résonnait sur la tendre lyre du marché n’allait pas sans lui déplaire.


La jeune fille s’approcha sans trop réfléchir d’un paysan au visage buriné par le travail qui offrait à la vue des passants une variété impressionnante de fruits et de légumes.
    « J’aurais besoin de beaucoup de raisin, brave homme. »
    « C’est-à-dire, ‘’beaucoup’’ ? »
    « Assez pour nourrir tout le temple d’Artémis ? »
L’homme ouvrit grand ses yeux et éclata d’un rire gras.
    « Petite fille, il n’y a pas là assez pour satisfaire toutes tes semblables – peut-être pour une trentaine de personnes, tout au plus. »
Le paysan s’arrêta, réfléchit, et interpela les deux vendeurs qui lui faisaient office de voisins.
    « Hé, regardez-moi ça, le temple d’Artémis m’envoie une de leurs fillettes pour leur acheter du raisin, à tous ! »
Les trois repartirent dans un fou-rire de plus belle. Daphnê rougit légèrement, mais ne se décontenança pas pour autant.
    « A seize années passées, je ne suis plus une fillette. »
Elle observa, un vague sourire en coin, les hommes qui continuaient de rire, et décida de rentrer dans leur jeu
    « … Au pire des cas, si effectivement vous n’en avez pas suffisamment, j’irais mendier auprès des prêtres de Dionysos ; ce n’est pas ce qui doit leur manquer. Mais imaginez un peu une chaste prêtresse d’Artémis formuler une requête à un adorateur de Dionysos… »
De toute évidence, le contraste leur plut, car bientôt les rires des quatre résonnaient dans tout le marché, et se faisaient entendre par-dessus même le bruit assourdissant de la foule.


Daphnê sentit alors un poing familier se refermer autour de son bras. Surprise, elle se figea quelques instants ; qu’aurait bien pu faire Néoptolème ici ? Puis, tout sourire, elle se retourna pour se retrouver face à face avec non pas son frère, mais avec l’incarnation de la fureur divine.
    « Qu’est-ce qui te prend, Daphnê ? Pourquoi tu es là, toute seule sur l’agora ? Tu n’as pas idée de ce qui pourrait t’arriver ? »
La jeune fille demeura interdite, sous le choc de la vision qui s’offrait à elle. Effectivement, derrière la colère qu’elle lisait sur le visage de son interlocuteur, elle parvenait à deviner Néo. Elle était certes habituée à ce qu’il s’inquiète – même beaucoup trop – pour elle, mais le courroux qu’il affichait à cette heure dépassait tout ce qu’elle avait vu de lui jusqu’à présent. Néoptolème soupira et articula enfin, la mine défaite :
    « Ne me refais plus jamais ça »
. Daphnê s’écarta précipitamment des marchands, s’excusant vaguement, lui prit la main et le tira hors de la cohue. Elle aurait aimé pouvoir s’insurger contre son frère qui avait brisé un bon moment, mais il était évident qu’elle ne serait pas parvenue à le faire. Sans doute savait-elle bien qu’au fond, elle l’aimait trop pour se rebeller totalement à son autorité, et surtout à quel point cela le blesserait si elle marquait trop son indépendance. Elle s’arrêta dans un endroit plus calme et soupira.
    « Néo, détends-toi. Déjà, ce n’est pas de ma faute si le temple m’a envoyé faire le marché, donc pas besoin de te mettre dans cet état. Ensuite, ne t’inquiète pas, je sais faire attention toute seule. »
Daphnê resserra l’emprise de sa main sur celle de Néoptolème et sourit largement. Elle n’avait réellement pas cru pouvoir tomber sur son frère ici, c’était une chance inouïe. Si seulement il aurait pu en être heureux comme elle l’était…
    « Allez, souris un peu. Le soleil brille, les gens sont heureux. Et moi, je suis contente de te voir. Tu vois, tu n’as absolument aucun raison de faire une tête pareille. »

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MessageSujet: Re: Le rire est un poison lent   Lun 29 Nov - 17:29

Daphnê ne semble pas perturbée par l'intervention de son frère. Il faut croire que cette gamine prend tout avec le sourire, c'est... oui, Néo l'avoue, il trouve cela blessant de voir que sa sœur est plus forte que lui. Et en même temps, cela lui donne quand même le sourire - enfin, quand il n'est pas en train de l'engueuler, cela va de soi. Il veut qu'elle soit heureuse, qu'elle n'ait aucun motif de peine. Qu'elle rayonne comme le soleil qu'elle est. Néo renforce sa résolution - si elle continue à prendre les choses avec bonheur, il va finir par laisser tomber, tellement il ne peut résister à la joie de la voir heureuse. Elle lui prend à son tour le bras, dans l'idée de l'éloigner des marchands qui paraissent plutôt amusés face à l'intervention originalement agressive de Néo. Il la laisse l'emmener ; s'il le voulait, il serait capable de résister à sa maigre force féminine, mais il pense aussi que mieux vaut ne pas laver son linge sale en public. Ils s'arrêtent dans un coin plus calme, où personne ne peut les entendre ou même les scruter d'un peu trop près. Néo lui lâche l'épaule... enfin, il desserre plutôt sa prise. Il préfère rester prêt à l'empoigner de nouveau, non qu'il voudrait la violenter, et puis cela ne servirait à rien, mais pour une raison quelconque il a l'impression que toucher sa sœur l'aide à la convaincre. Il ignore si c'est vraiment le cas, et ne veut pas le savoir. Sa sœur soupire, et Néo sent tout à coup une envie de rire remonter des profondeurs. Daphnê soupirant, c'est un spectacle plutôt particulier, comme une enfant qui veut se montrer sérieuse et... quoi ? elle n'a que seize ans après tout, certes à son âge il était éphèbe, mais ça ne compte pas, lui est un homme et... bon, d'accord, c'est déjà une femme, mais il faut avouer qu'elle a parfois un comportement limite puéril... mais c'est aussi pour cela qu'il l'aime.
    « Néo, détends-toi. Déjà, ce n’est pas de ma faute si le temple m’a envoyé faire le marché, donc pas besoin de te mettre dans cet état. »
Soit. Le temple l'envoie faire des courses. Mais pourquoi elle, justement ? Ils n'ont pas des gens à qui confier toutes les tâches subalternes, des serviteurs, des esclaves... ? Ah, oui, c'est vrai, c'est un temple. Et oui, il ne faut pas oublier qu'elle n'a plus de rang social, plus de fortune, forcément cela joue en sa défaveur. Bon, soit, elle a une excuse pour se rendre à l'agora. Mais sans personne pour veiller sur elle ?
    « Ensuite, ne t’inquiète pas, je sais faire attention toute seule. »
Néo a envie de rire. A vrai dire, il n'y croit pas trop. Ce n'est pas pour rien qu'il fait surveiller sa sœur, quand même. Ah, la douce et innocente Daphnê qui croit qu'il ne lui arrivera jamais rien ! Mais, et si des brigands attirés par sa fragilité de papillon décide de s'en prendre à elle, que va-t-elle faire ? Hurler comme une gamine en espérant que quelqu'un va venir à son secours ? mais le monde est si égoïste que personne ne le ferait. Les héros sont tous morts, aujourd'hui. Les mythes datent de temps déjà lointains. Le quotidien est un univers dangereux et impitoyable. Alors non, il ne l'estime pas capable de faire attention toute seule. Rien que la manière dont elle ressert le poing l'en convainc. Elle n'est pas faible, mais elle n'a pas assez de force physique pour résister un homme bien bâti, il en est certain. A la regarder tout sourire, il se dit qu'avec toutes les imprudences qu'elle commet, il faudrait peut-être lui apprendre à se battre. Mais il rejette cette idée : elle est prêtresse d'Artémis, si la déesse souhaitait que ses ouailles sachent se défendre cela se saurait non ? A moins qu'elles prennent des cours en secret... bah, de toute façon, à part pour les déesses, les femmes n'ont pas à se battre selon lui.
    « Allez, souris un peu. Le soleil brille, les gens sont heureux. Et moi, je suis contente de te voir. Tu vois, tu n’as absolument aucun raison de faire une tête pareille. »
Mince. Encore un peu et Néo va voir sa colère s'essouffler, et bientôt il serrera sa sœur dans ses bras. Mais cette petite imprudente n'a toujours pas compris où il veut en venir - elle ne l'a jamais compris, en fait. Leçon rabâchée des centaines de fois, jamais assimilée. Un jour peut-être, ou jamais. Mais ce n'est pas une raison pour essayer - une fois encore - aujourd'hui.
    « Justement. C'est une superbe journée, et je ne voudrais pas qu'il t'arrive quelque chose. Un accident est si vite arrivé. Tu crois que les armées décident de faire une trêve dans le conflit juste pour que leurs soldats profitent du beau temps ? »
Sa voix se fait volontairement dure, tandis qu'il se rappelle ses deux années passées loin d'elle. Cela avait été une véritable formation, à la fois pour son corps et son esprit. Cela avait aussi renforcé l'image négative qu'il a de l'humanité. Quel peuple civilisé peut avoir envie de se battre, au fond ? ne devrait-il pas plutôt chercher la paix ? Athènes prospère, c'est indéniable. Pour autant, elle n'a pas renoncé à la guerre. Ah, elle est belle la nouvelle démocratie ! Néo sait bien que la plupart d'entre eux veulent juste réussir à survivre et à alimenter sa famille. Nulle envie de conquête et d'agrandissement d'un territoire qui de toute façon ne sera jamais leur.
    « Tu crois que tu es en sécurité dans la foule. En réalité c'est tout l'inverse. Si quelqu'un s'en prenait à toi, personne ne remarquerait rien. »
Néo ne peut s'empêcher de songer à ce qui aurait pu lui arriver. Brr. Horribles pensées.
    « S'il te plaît, Daphnê... fais plus attention. Qu'est-ce que tu connaissais, de ces marchands ? Rien du tout. Tu es une jeune fille vierge, une prêtresse d'Artémis, tu ne crois pas que c'est un peu malsain de fréquenter ainsi des hommes ? »
Pour Néo, les prêtresses ont une sorte de statut un peu sain - normal, me direz-vous, elles sont en relation avec les dieux après tout. Il est véritablement content que sa sœur en soit devenue une, déjà parce qu'elle le mérite, ensuite parce qu'ainsi il peut lui cacher la misère de sa situation, et gérer plus facilement son budget. Au moins n'a-t-il pas besoin d'entretenir sa sœur, c'est surtout cela qui a motivé sa décision. Toutefois, il est vrai qu'elle en avait quand même envie, sinon elle aurait refusé. Néo agrippe la main de Daphnê et la force à le lâcher.
    « Je sais me défendre. Pas toi. Alors crois-moi quand je te dis que tu n'es pas en sûreté. »
Puis, souriant enfin et sur un ton un peu plus joyeux :
    « Moi aussi je suis content de te voir. Même si franchement, ton mépris à l'égard des règles de sécurité élémentaires est particulièrement agaçante. Encore un peu et tu allais gâcher ma journée. »
Bien sûr, c'est une plaisanterie. Jamais sa journée ne pourrait être gâchée par sa sœur, bien au contraire. Même si sur le coup cela l'énerve de la voir aussi insouciante, il est du reste quand même très heureux de la voir.
    « Mais je crois que tu as des courses à faire, jeune fille, ajoute-t-il d'une voix dramatisée. Que dirais-tu que je t'accompagne ? »
Avant qu'elle ait pu sortir un mot, il l'entraîne de nouveau vers le marché.
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MessageSujet: Re: Le rire est un poison lent   Jeu 23 Déc - 19:25


C’en devenait frustrant. Malgré tous les efforts de Daphnê pour forcer ne serait-ce que l’ombre d’un sourire sur le visage de son frère, ce dernier continuait de la regarder sévèrement du haut de toute sa taille d’homme. La jeune fille gémit intérieurement en réalisant à quel point Néo se mêlait maintenant aux adultes. Sa taille égalait à présent celle des plus grands de la cité, ses yeux bleus évoquaient moins la Méditerranée, comme ils le faisaient enfants, que les flots scandinaves glacés – du moins, d’après la description que lui en avait donnée Genovea. Néoptolème n’était plus tant le jeune garçon avec lequel elle jouait dans la cour de leur demeure familiale que l’homme qui cherchait à protéger sa sœur. Il se décida finalement à lui répondre :
    « Justement. C'est une superbe journée, et je ne voudrais pas qu'il t'arrive quelque chose. Un accident est si vite arrivé. Tu crois que les armées décident de faire une trêve dans le conflit juste pour que leurs soldats profitent du beau temps ? »
Si seulement… Daphnê trouvait l’idée tout à fait défendable. Après tout, même le Spartiate le plus endurci ne pouvait être insensible à la douceur que procurait un rayon de soleil… Les guerres n’auraient du avoir lieu que les jours de pluie, d’orage ou de neige - quand les dieux célestes s’accordaient avec la discorde mortelle. Alors seulement, les soldats auraient le droit de combattre, et ce de tout leur gré. Torrents de lames sous des pluies diluviennes, grêles de flèches sous les foudres de Zeus… Et Néoptolème sous cet ouragan de fer. La jeune fille frissonna alors que les mots de son frère la sortirent de ses pensées folles :
    « Tu crois que tu es en sécurité dans la foule. En réalité c'est tout l'inverse. Si quelqu'un s'en prenait à toi, personne ne remarquerait rien. »
Daphnê ouvrit rapidement la bouche pour répliquer mais la referma aussitôt. Elle savait très bien qu’il n’y avait pas à essayer de débattre avec Néo quand il se lançait sur ce sujet-là. Si elle avait répondu qu’elle ne niait pas la présence de dangers mais qu’elle préférait l’ignorer afin de profiter pleinement du moment, le jeune homme se serait certainement encore davantage inquiété.
    « S'il te plaît, Daphnê... fais plus attention. Qu'est-ce que tu connaissais, de ces marchands ? Rien du tout. Tu es une jeune fille vierge, une prêtresse d'Artémis, tu ne crois pas que c'est un peu malsain de fréquenter ainsi des hommes ? »
La jeune athénienne, surprise, regarda Néoptolème un sourcil relevé. Vraiment ? Ils se retrouvaient pour la première fois depuis des semaines, et l’une des premières choses pour laquelle il s’inquiétait était sa chasteté ? Ces hommes… Daphnê rit silencieusement. Heureusement qu’elle était prêtresse, tiens. C’était justement ce qui lui permettait de survivre dans des milieux tels l’agora. Elle avait beau n’avoir qu’un peu plus de seize printemps et une expression candide encore ancrée à son visage, le voile imposé par le Temple ne manquait jamais de provoquer un certain respect parmi les gens qu’elle rencontrait. Bien évidement, sa jeunesse ne la rendait tout de même pas inaccessible – preuve avait été faite à l’instant avec les gentilles moqueries des marchands – mais Daphnê était sûre qu’ils n’auraient pas osé une quelconque indécence avec elle. La main de Néoptolème, furtivement, se referma sur la sienne et l’ôta de son poignet.
    « Je sais me défendre. Pas toi. Alors crois-moi quand je te dis que tu n'es pas en sûreté. »
Daphnê baissa les yeux, sourit, et secoua sa tête de droite à gauche. C’était vraiment inutile et drôle à la fois de tenter de la raisonner sur ce point. Il y avait pourtant chez la jeune prêtresse une fragilité innée dont elle n’était pas consciente – cette insouciance de l’enfance et ces idéaux imperturbables qui s’étaient imposés malgré elle dans son esprit comme une barricade contre la violence, les flammes, les armes, le sang qui avait coulé sur la terre de l’Attique. Tous ces souvenirs, si vifs qu’ils soient encore chez Néoptolème, attisés par la douleur de ce dernier, se voyaient au contraire étouffés chez Daphnê par une peine similaire. N’être jamais en sureté, elle aurait du en être lucide mieux que quiconque ; seulement, la mémoire de la jeune fille tendait à être extrêmement sélective, omettant ainsi la conscience de l’existence du danger. C’était cette semi-amnésie qui la menait à sourire, à nouveau, aux propos de son frère.
    « Moi aussi je suis content de te voir. Même si franchement, ton mépris à l'égard des règles de sécurité élémentaires est particulièrement agaçant. Encore un peu et tu allais gâcher ma journée. »
La moue joyeuse de Daphnê s’estompa à ces paroles. S’il y avait une chose qu’elle ne souhaitait pas, mais alors pas du tout, c’était bien de nuire à Néoptolème d’une quelconque façon. Elle se mordit la langue dans sa bouche close et se jura qu’elle ferait – sans doute – un peu plus attention la fois suivante.
    « Mais je crois que tu as des courses à faire, jeune fille. Que dirais-tu que je t'accompagne ? »
Sans même lui laisser le temps d’acquiescer, Néo saisit son poignet et se dirigea à nouveau gaiement – dans la mesure où il pouvait faire preuve de gaieté – vers le marché. S’il ne savait jamais où donner de la tête avec le comportement de Daphnê, tel qu’il le prétendait, alors cette dernière ne savait jamais comment interpréter ses humeurs à lui. Le grand frère ténébreux, ça marchait deux secondes. Seulement, il y avait un point où, en dissimulant autant ses émotions, il se rendait inaccessible à la jeune athénienne. Daphnê fut prise d’une soudaine vague de panique. Elle était agaçante, pourtant il souriait. Lui avait peur, elle riait. C’était toujours ainsi – imperceptiblement, incompréhensiblement, ils s’étaient un peu perdus, au terme de ce dédale de flammes et de cliquetis métalliques, poursuivis comme ils l’étaient par un minotaure nommé Mort. Daphnê opposa son poids au mouvement de Néoptolème et le fit s’arrêter.
    « Néo… Je suis vraiment agaçante ? »
Elle réalisa aussitôt l’étrangeté de ce qu’elle venait de dire ; son attitude n’était à l’évidence pas très ‘daphnêenne‘. La jeune prêtresse soupira légèrement et ferma les paupières quelques secondes, le temps de cloitrer à nouveau l’once du spectre effrayant qui venait de s’échapper hors de son for intérieur, et secoua sa main libre d’un air peu concerné. Elle se remit à sourire, de la manière la plus naturelle qui ait été.
    « Ne me lâche juste pas la main, on va se perdre sinon. Tu me le promets ? », ajouta-t-elle en affichant une mine espiègle.
Daphnê plaça sa main, comme une enfant, dans celle de son frère, et reprit sa marche vers les étals. Du temps qu’ils étaient liés ainsi, ils pouvaient bien se lancer tête baissée dans le labyrinthe de Minos – rien ne les sépareraient. C’était stupide, c’était gamin, mais ce contact physique était simple et rassurant. Je suis là, nous sommes là, ensemble, nous existons, encore. Elle resserra furtivement l’emprise de sa paume sur celle de son frère, et rit à gorge déployée.
    « Pour le cosmos et au-delà, Néoptolème Maxence ! »

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MessageSujet: Re: Le rire est un poison lent   Mar 28 Déc - 0:19

Il l'entraîne... enfin, c'est vite dit. Car si au départ Daphnê semble sceptique et se laisse traîner, bien vite - trop vite - elle résiste et s'oppose si fermement que, ne s'y attendant pas, il est soudainement contraint de s'arrêter. Les yeux jetant des éclairs, il se retourne pour lui hurler gentiment dessus, mais ce qu'il voit l'arrête. Daphnê le regarda avec un sérieux non feint, avec une telle intensité que cela en devient... effrayant. Pourtant Néoptolème ne rêve pas. Au fond de lui, il sent la peur ancienne se réveiller : sa sœur subit-elle le contrecoup de son attitude, a-t-il brisé en elle l'image qu'elle avait de lui, sa seule famille, une présence protectrice et rassurante ? Il ne lui semble pas que ce soit le cas, toutefois Daphnê est devenue bien trop sérieuse. C'est bien ce qu'il recherchait, une prise de conscience, non ?
    « Néo… Je suis vraiment agaçante ? » : lui demande-t-elle d'une voix étrange, qu'il ne connaît pas.
Sur le coup, il est trop choqué pour répondre. Daphnê peut-elle être aussi sérieuse ? Peut-elle vraiment se sentir plus concernée par l'image qu'il a d'elle que par sa propre sécurité ? Mais toute agaçante que soit sa sœur, avec son insouciance et son innocente naïveté, il ne pourra jamais lui en vouloir. Elle est ce qu'il a de plus cher après tout, il peut bien lui pardonner ce côté. Il se demande que faire. Insister et lui faire de la peine pour qu'elle comprenne mieux son problème, ou nier et courir le liste qu'elle oublie tout ? Juste au moment où il prend sa décision et commence à secouer négativement la tête, elle ferme les yeux. Comme si elle se concentrait pour chasser cette image trop glauque d'elle-même. Daphnê est joyeuse et rieuse, et non pas soucieuse. Quand elle ouvre les yeux, elle semble redevenue normale. Néoptolème pousse un soupir de soulagement. Il la préfère heureuse, même si elle est têtue. Après tout, il fait le maximum pour assurer sa sécurité. Et surtout, elle se remet à sourire. Rassuré, Néoptolème lui accorde à son tour un faciès joyeux. Seule sa sœur peut le voir ainsi, un vrai sourire aux lèves et le visage réchauffé, même si ses yeux restent aussi glaciaux qu'à l'accoutumée. Certes adoucis par l'amour fraternel qu'il éprouve pour elle, mais d'une froideur égale. Il comprend que cela peut être effrayant, mais jamais Daphnê ne s'en est plainte.
    « Ne me lâche juste pas la main, piaille-t-elle, on va se perdre sinon. Tu me le promets ? »
Néoptolème acquiesce, tandis que sa petite sœur fourre sa main dans la sienne. Il la serre avec force mais pas trop, sachant rester tendre envers elle. Elle se met à avancer d'un pas guilleret, et il la suit, se sentant apaisé de la savoir en sa compagnie. Au moins, avec lui, elle est un peu plus en sécurité que seule.
    « Pour le cosmos et au-delà, Néoptolème Maxence ! » : s'écrie-t-elle en resserrant les doigts.
Néoptolème sourit d'un air indulgent. Il ne comprend pas toujours d'où elle sort des expressions pareilles, ni pourquoi elle le fait à cet instant précis, il sait juste ce que cela signifie. Elle est heureux avec lui.
    « Pour le cosmos et au-delà, Daphnê Echo. » : répète-t-il doucement, savourant le plaisir qu'il éprouvait à rentrer dans son jeu.
Il la laissa le guider à travers le marché, vu que lui ne sait pas trop de quoi le temple a besoin.
Pendant que Daphnê se faufile en direction des étals, Néoptolème scrute attentivement la foule. Il ne remarque aucun mouvement suspect, mais ce n'est pas une raison pour relâcher sa vigilance. La sécurité de sa sœur avant tout. Elle se penche sur un étal, commençant à regarder la marchandise... totalement inconsciente que le marchand la regarde, elle. Son frère immédiatement avance d'un pas et jette un regard noir à l'homme. Celui-ci comprend le message et hausse les épaules, un sourire de requin faussement sincère accroché aux lèvres. Pas de doute, celui-ci sait s'y prendre. Néoptolème s'approche de l'oreille de sa sœur, gardant un œil sur le vendeur, et lui murmure :
    « Négocie, Daphnê. Ce type ne m'inspire pas du tout confiance, je parie qu'il va essayer de te rouler. »
Il s'éloigne ensuite, sans lui lâcher la main, jetant un regard appuyé à l'homme. Tout d'abord, celui-ci ne réagit pas, mais tout à coup, il se met à gigoter, mal à l'aise sous le regard de glace du jeune homme. Il préfère s'intéresser à la jeune prêtresse qu'il accompagne :
    « Je te fais le tout pour trois drachmes, cela te convient ?
    - Trois ? Ce n'est pas excessif, ça ? rétorque Néoptolème.
    - Les temps sont durs. » : affirme l'homme en haussant les épaules.
Néoptolème se tourne vers sa sœur :
    « Et toi, tu en penses quoi ? »
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Le rire est un poison lent

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