Rencontre imprévue [AAH le titre pourri ._.]
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 Rencontre imprévue [AAH le titre pourri ._.]

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MessageSujet: Rencontre imprévue [AAH le titre pourri ._.]   Mar 1 Mar - 14:07

    Aux alentours du théâtre antique, 3 heures du matin


À Athènes, l'hiver est doux. Il tente de s'imposer face à la chaleur de l'été, mais il parvient à peine à rafraichir l'atmosphère. Les Grecs ont froid en hiver, mais Yrian se sentait revivre. Le fraicheur athénienne n'est rien en comparaison de la rigueur de l'hiver scandinave, et les nombreuses journées qu'Yrian avait passées accroupi dans la neige l'avaient rendu insensible au froid. À l'heure où tous les Grecs portent des laines, le jeune scandinave ne se couvrait jamais les épaules. La température lui rappelait plutôt le printemps de son pays ; il trouvait cela agréable.
Il aimait Athènes la nuit, plus encore qu'en plein jour, quand les habitants sortaient de chez eux et que le soleil tapait fort sur les maisons claires. Il s'y était habitué, mais il restait un étranger coincé dans une cité lointaine, étranger à tous ces Grecs ou ces Romains qui marchandaient dans la rue, ou qui se rendaient dans quelque lieu inintéressant. Il s'était lié d'amitié avec quelques personnes du coin, mais il maîtrisait mal les liens relationnels entre Grecs. Dans son pays d'origine, cela se mesurait pas la force, la gloire personnelle et le prestige de la famille. Ici, la richesse des uns transformait tous les liens sociaux. Il fallait y ajouter une situation politique bien plus complexe qu'en Scandinavie. Tout ceci faisait qu'Yrian n'était pas vraiment à l'aise parmi la société athénienne. Mais il n'osait pas repartir sur les routes. Il était temps pour lui de s'établir, et Athènes valait bien n'importe quelle ville, puisqu'il avait tiré un trait sur son royaume d'origine. Ainsi allait la vie. La solitude nocturne qu'il ressentait lorsqu'il se promenait la nuit était apaisante, mais le danger de tomber sur des assassins ou des voleurs mal intentionnés le poussait à ne pas sortir de chez lui la nuit tombée.
Ce soir-là, il avait été invité par un athénien d'assez bonne famille pour le dîner. Yrian avait observé les coutumes grecques avec attention : lui-même mangeait à la scandinave lorsqu'il était seul, c'est-à-dire quasiment tous les soirs. Son hôte lui avait alors demandé ce qu'il avait pensé de cette soirée. Avec une politesse acquise depuis son arrivée en ville, l'ancien guerrier s'était montré évasif, mais avait affirmé qu'il viendrait volontiers s'il était de nouveau invité. Après quoi il avait pris congé de son hôte et était reparti dans la nuit noire vers son foyer. Yrian, cependant, ne fréquentait presque jamais le quartier sud, et s'était retrouvé désorienté lorsqu'il avait fallu qu'il se dirige seul dans ces rues luxueuses. Il ne savait guère comment rejoindre le quartier est. Il avait alors entrepris de se rendre à l'Acropole, la colline dominant la ville, dont il pouvait apercevoir la forme sombre dans le ciel étoilé. De là, il pourrait sans doute retrouver plus facilement son chemin, s'étant déjà rendu à de maintes reprises sur la colline.
Son trajet était enchanteur, presque irréel. Il savait être à Athènes, mais il avait presque l'impression que ce n'était pas le cas. La fraîcheur de la nuit, accentuée par rapport à la journée, se rapprochait beaucoup de celle d'un printemps scandinave, alors qu'il rentrait tard le soir après ses exercices à l'école des guerriers, ou plus tard, quand il était allongé dans l'herbe humide pour observer l'ennemi. Dans l'obscurité, les bâtiments conservaient à peine leur forme ; tous les détails étaient gommés, si bien qu'elles ressemblaient aux maisons scandinaves. Les quelques Grecs qu'il rencontrait perdaient aussi leurs traits distinctifs. Il se serait cru chez lui.
Instantanément, il retrouva ses instincts d'éclaireur. Cette période de sa vie était la plus récente en Scandinavie, il en gardait aussi de meilleurs souvenirs que de celles où il s'efforçait de suivre la voie tracée par son père. Mais surtout, c'était à cette période-là qu'il avait appris à connaître la nuit. Les quelques foyers lumineux de chacune des maisons évoquaient ceux des maisons des villages scandinaves. Une lumière, dans la nuit, ne change pas, quelque soit le lieu où elle surgit. Le silence dominait la scène, même s'il était possible d'entendre la nature s'exprimer de temps à autres. À cela s'ajoutait une incroyable sensation de liberté indéfinissable. Il s'était pris au jeu de la nuit et n'avait plus vraiment envie de dormir. Il voulait rester là, dans la rue déserte, pendant toute la nuit ; quand le soleil se lèverait, il retournerait chez lui et dormirait quelques heures, le temps de se reposer avant de repartir en ville. Il trouverait une excuse pour expliquer son retard.
Son élan fut bien vite coupé par la présence dans les ombres d'un voleur. Si Yrian ne regardait pas les détails pour ne pas détruire son illusion, la présence d'un homme caché dans le coin d'une maison, à quelques mètres de là, était beaucoup trop visible pour n'être qu'un simple détail. Le jeune homme n'était pas armé, comme toujours depuis qu'il s'était installé à Athènes. Il se décala à l'opposé du voleur, et lui montra clairement qu'il l'avait repéré : il ne pourrait bénéficier de l'effet de surprise. Dans la majorité des cas, le voleur renonçait à attaquer : un homme capable de le remarquer était un homme potentiellement capable de le vaincre. Le voleur en question n'était pas idiot ; il s'était tenu ce genre de raisonnement et poussa un long soupir fatigué. Yrian lui adressa un sourire joyeux, puis changea de rue avant qu'il ne se retrouve face à lui. S'il lui tournait le dos, il y avait de fortes chances pour que le voleur reprenne espoir et décide d'attaquer. C'est pourquoi il valait mieux perdre sa trace. Yrian se réjouit de voir que l'entrainement qu'il avait reçu de son père n'était pas aussi inutile qu'il en avait l'air.
Il commença bientôt à gravir l'Acropole. Les rues se faisaient plus larges, et les habitations disparaissaient à vue d'œil. Ici, personne ne circulait encore. Les établissements publics étaient déserts, car personne n'aurait eu l'idée de fréquenter un tel lieu à un moment où il était facile de tuer un homme et de faire disparaître le corps en toute impunité. Yrian, cependant, marchait bien au centre de la rue, là où la journée se succédaient les carrioles. Il atteignit rapidement le sommet de la colline, et aperçut la forme floue du Parthénon. Il évita de le remarquer trop distinctement. Ce bâtiment avait une architecture trop particulière pour qu'on le confonde avec une archiecture scandinave : les notions d'esthétique ou de prestige n'avaient aucun rapport. Yrian se dirigea alors vers le théâtre antique. De là, il saurait retrouver son chemin.
Il marchait la tête baissée. Le théâtre avait également une architecture trop particulière. Il fallait dire que cela n'existait pas chez lui, et que sa première expérience du théâtre, à vingt-quatre ans, avait été des plus intrigantes. À force d'avoir été poussé à y assister, il avait fini par y prendre goût. Mais dans son délire nostalgique, le théâtre n'avait pas sa place. Il ne regardait donc pas le superbe bâtiment clair, richement décoré et qui faisait la fierté du peuple athénien. Il contemplait plutôt les dalles sur lesquelles il marchait. Il les connaissait bien dans leur ensemble, mais quand on les regardait attentivement, on pouvait toujours y trouver une originalité. Cela ne ressemblait guère à un sol scandinave citadin, mais il pouvait toujours s'imaginer en pleine nature, sur un chemin forestier près d'une cascade. C'était une pensée romantique.
Yrian ne faisait pas attention à ce qui l'entourait. Aussi ne vit-il pas arriver un autre jeune homme, qui n'avait pas le temps de lui accorder son attention, celle-ci étant dirigée vers une toute autre personne qu'il recherchait. Les deux hommes se percutèrent violemment. Yrian réussit à peine à conserver son équilibre, mais un soudain mal de crâne le prit. Il aurait pu croire que ces yeux allaient sortir de leur orbite tant la douleur était forte. Puis elle se calma et il put de nouveau ouvrir les yeux pour regarder l'athénien qui lui faisait face.
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MessageSujet: Re: Rencontre imprévue [AAH le titre pourri ._.]   Jeu 10 Mar - 11:36

Néoptolème s'arrête un instant, reprend son souffle. Il regarde autour de lui, essayant de savoir où ses pas l'ont mené. Jusque là, il était comme dans un état second : ses pieds l'avaient guidé quelque part, loin du temple d'Artemis, alors que mentalement il avait l'impression de tomber dans la folie. Le jeune homme reprend ses esprits. Il est étonné de voir que les alentours sont si sombres. On dirait... oui, on dirait bien qu'il fait déjà nuit. Néoptolème devrait déjà être rentré, il le sait : demain, une dure journée de labeur l'attend encore, et il vaudrait mieux pour lui qu'il aille dormir, pour être en forme ensuite. Mais l'Athénien reconnaît les lieux : il se trouve au théâtre. Néoptolème fronce les sourcils. Le théâtre ? il n'y va presque jamais, il n'en trouve pas le temps. Se pouvait-il qu'inconsciemment, il aime plus cette forme d'art que ce qu'il croit ? Pourquoi alors sa fuite l'a-t-il mené ici, alors qu'il y a une multitude d'endroits dans Athènes, qu'il connaît mieux et qui sont plus fréquentables de nuit ?
Néoptolème vient de passer une dure journée. Des heures de travail acharné, gâchées par un malencontreux accident : le jeune homme ayant glissé, son travail s'est fracassé sur le sol, en mille morceaux, inexploitable, irrécupérable. Cela lui a fait très mal de voir son ouvrage - plus réussi que les autres, qui plus est - connaître une fin aussi atroce. Il a dû recommencer, mais il n'a plus réussi à se concentrer. Ses mains ont tellement tremblé qu'il a éraflé sa deuxième tentative. Le jeune homme, énervé, a lâché son ouvrage et été voir Stefanos pour lui dire qu'il arrêtait les massacres aujourd'hui. Son patron et ami, se montrant compréhensif, l'a alors autorisé à aller voir sa sœur Daphnê, prêtresse d'Artemis. Néoptolème s'est mis en route, en direction du temple. Mais bien sûr, quand il est arrivé, une mauvaise nouvelle n'étant jamais seule, il a appris qu'elle avait encore pris la poudre d'escampette. Le jeune homme a alors arpenté la ville, de fond en comble, sans la trouver. Ses nerfs, déjà bien éprouvés par son travail, étaient sur le point de lâcher quand il l'a aperçue, se baladant tranquillement prêt du port, toute seule. Néoptolème l'a attrapée par le bras, et l'a ramenée de force au temple, mâchoires serrées, refusant de dire un mot tant il était en colère. Ah, s'il pouvait pleurer ! Il lui a à peine donné quelques explications lorsqu'ils étaient arrivés au temple ; il sait qu'elle ne retient jamais ses remontrances, et qu'elle s'enfuira encore de nombreuses fois. Elle ne comprend pas qu'elle lui fait du mal, et qu'il l'aime trop pour lui en vouloir. Néoptolème l'a serrée dans ses bras, une dernière fois. Le soleil était en train de se coucher, preuve qu'il avait passé beaucoup de temps à la chercher. Puis il s'est détourné, et sans se rendre vraiment compte d'où il allait, il s'est mis à errer dans les rues.
Néoptolème décide de marcher en direction du bâtiment. Il ne se soucie plus de savoir si ce qu'il fait est bien ou pas, si on peut le considère comme un rôdeur inopportun qui traîne là où il ne devrait pas être. Le théâtre a une autre forme la nuit, on dirait. Ses couleurs se fanent, prenant une forte teinte bleu nuit, très sombre ; les ornements ont quelque chose d'effrayant, déformés par l'obscurité qui altère leur beauté. On pourrait y voir le visage d'un monstre - que Néoptolème s'imagine comme étant celui d'un brigand. On ne sait pas ce qu'il y a dans les ombres, l'éclairage public n'étant pas constitué de puissants lampadaires comme de nos jours. Mais Néoptolème n'a pas peur. Presque, si un assassin se tapissait dans le noir, n'attendant qu'une occasion pour lui enfoncer sa lame dans le cou, il se fiche de ce qui lui arriverait alors. Mourir ne lui fait pas peur. Le seul problème, c'est que sa sœur se retrouverait seule. C'est pour cela que, s'il y avait vraiment un Carpophorus, il ferait tout pour casser sa lame. Mais c'est la seule raison qui le pousse à vivre.
Il entend tout à coup du bruit. Néoptolème tourne la tête, regardant de ses yeux glacés les environs. Peut-être que Daphnê l'a suivi ? Ce serait fort probable, il n'a pas vraiment fait attention. Il se mord la lèvre pour se retenir de lui hurler dessus. Peut-être que ce n'est pas elle. Néoptolème avance précautionneusement. Il ne voit rien, la nuit embrouille trop sa vision pour qu'il puisse discerner autre chose qu'une forme vague. Ne rencontrant que le vide, le jeune homme s'enhardit et commence à marcher plus vite. Il scrute attentivement les alentours. Il y a bien une présence, mais... il n'arrive pas à déterminer où elle est. Maudite humanité, va. La vie mortelle n'a vraiment pas d'intérêt. L'Athénien court en direction du théâtre, cherchant toujours à savoir qui est là. Et tout à coup...
Il percute quelqu'un.
Pris dans son élan, le jeune homme bascule et tombe à terre, le souffle coupé. L'autre parvient à rester debout. Néoptolème comprend tout de suite qu'il ne s'agit pas de Daphnê ; non, c'est plutôt un homme. Pas forcément bien bâti, au contraire, mais quelque chose lui dit que cette personne peut tout de même se révéler dangereuse : il ne faut jamais sous-estimer quelqu'un, il le sait très bien. Néoptolème respire un bon coup, puis se relève, époussetant ses habits. Il marmonne quelques excuses, s'apprête à partir mais remarque que l'homme est curieusement habillé pour la saison. Curieusement, il ne semble pas souffrir du froid, pourtant mordant en cette nuit, alors qu'il ne porte que des habits légers. Un étranger, sans doute. Qui lui est familier. Néoptolème s'approche de l'homme, observe attentivement son visage, et frissonne... mais il le connaît, lui, c'est un client...
    « Yrian, c'est toi ! s'exclame Néoptolème. Ça alors, je... je suis désolé, je ne t'avais pas vu. Je croyais que ma sœur m'avait suivi, et... enfin, bref, pardon de t'avoir percuté. »
Le jeune homme sourit faiblement. Yrian le Scandinave, il ne le connaît pas personnellement. Il l'a déjà vu à la boutique de Stefanos, il s'est même déjà occupé du métèque. Néoptolème est fasciné par Yrian : il y a quelque chose de sombre et de secret dans son passé, quelque chose que Néoptolème aimerait bien découvrir. Yrian a un aspect un peu minable, au premier abord, mais le jeune vendeur a une intuition : l'impression, très ténue certes, mais présente quand même, qu'Yrian sait se défendre, et beaucoup mieux que lui. Yrian n'a pas d'armes, ce qui est un peu suspect par rapport au fait qu'il soit scandinave ; Néoptolème suppose que cela signifie qu'il n'en a pas besoin.
    « Qu'est-ce que tu fais au théâtre à une heure pareille ? demande-t-il, curieux. Les spectacles ont lieu le jour, tu sais... »
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MessageSujet: Re: Rencontre imprévue [AAH le titre pourri ._.]   Jeu 10 Mar - 12:17

Yrian contempla le jeune homme qui lui faisait face. Il répondait à tous les classiques de beauté grecs. Sa grande taille faisait ressortir à merveille une musculature de rêve, proche de celle d'un guerrier scandinave, mais sans cette masse de graisse superflue typique de ses patriotes. Yrian devait lever les yeux pouvoir regarder ceux de l'inconnu – et quels yeux ! Malgré l'obscurité, leur couleur bleue pâle était saisissante. Il avait un regard froid et un léger rictus sur les lèvres qui lui donnait un air un peu agressif ; peut-être le fait d'avoir été bousculé y était-il pour quelque chose. En effet, dès que le jeune homme le reconnut, il frissonna légèrement puis lui adressa un visage un peu plus souriant.

« Yrian, c'est toi ! Ça alors, je... je suis désolé, je ne t'avais pas vu. Je croyais que ma sœur m'avait suivi, et... enfin, bref, pardon de t'avoir percuté. »

Yrian reconnut à son tour son interlocuteur. Il se nommait Néoptolème Maxence et travaillait pour Stefanos, chez qui il se rendait parfois lorsqu'il avait des courses à faire. Il avait déjà vu le jeune homme au si beau corps, et ses propres réflexions s'étaient arrêtées à la perfection de son corps. S'il avait eu une telle musculature... il ne serait jamais parti de Scandinavie, car il aurait eu la force de se comporter en véritable guerrier. Mais Néoptolème ne donnait pas l'air de s'en rendre compte. Il travaillait avec application, tel un véritable artiste, pour créer des récipients d'une qualité incomparable à Athènes. Il avait peut-être déjà été guerrier, mais Yrian ignorait tout de sa vie. Jusqu'alors, il n'avait jamais remarqué la grandeur qui sortait du jeune homme. Il avait un air noble beaucoup plus prononcé que l'hôte de sa soirée. Il avait l'air d'un roi en haillons. Pour les Scandinaves, un corps de guerrier fait partie de la valeur d'un homme, puisque le corps permet d'accomplir des exploits. Néoptolème était parfaitement taillé pour cette carrière. Mais sa froideur avait toujours intimidé Yrian. Son père aussi était froid, mais on n'en attendait pas moins d'un si grand guerrier. Néoptolème l'était encore plus, ce qui était des plus troublants. Une personne aussi froide avec un corps aussi parfait n'était pas une personne à contrarier. Yrian pensait qu'il ne ferait jamais le poids face à lui – comme toujours.
Yrian étant trop abasourdi pour répondre, Néoptolème tenta d'engager la conversation.

« Qu'est-ce que tu fais au théâtre à une heure pareille ? Les spectacles ont lieu le jour, tu sais... »

L'humour du jeune homme était surprenant. Ou plutôt Yrian était surpris de cette preuve d'humour de Néoptolème. Il ne s'attendait pas à ce que Néoptolème possède un tel trait de caractère, mais il fallait reconnaître qu'Yrian ignorait tout de lui. Il ignorait même que la sœur qu'il poursuivait était la jeune fille qui l'avait perdu en ville. Une jeune fille très vive et enthousiaste. Si Yrian avait pu faire le rapprochement, il aurait plaint le pauvre Néoptolème, contraint de rechercher sa sœur lors de ses fugues. Yrian décida alors de répondre à la boutade de son interlocuteur.

« Oh, à vrai dire... je le sais. »

Il se tut quelques instants. Il lui fallait reprendre ses esprits, reprendre pied dans la réalité, abandonner son délire nostalgique qui l'avait fait se confronter à Néoptolème. Il ignorait quoi répondre. Devait-il parler de son goût pour le théâtre, cet art si étranger au métèque qu'il s'y habituait avec un certain étonnement ? Expliquer le fait qu'il soit dehors à cette heure-ci par l'invitation d'un athénien du quartier sud ? Ou devait-il expliquer ce que son origine représentait pour lui ? Il décida de mélanger ces trois possibilités :

« En fait, je me suis un perdu. J'étais invité, ce soir, et j'ai quitté mon hôte de bonne heure. Malheureusement pour moi, Athènes me réserve encore quelques surprises, j'ai donc trouvé qu'il était plus prudent de me rendre sur l'Acropole, où on a une vue splendide sur toute la ville. Disons que vu que je connais cet endroit, je pensais retrouver mon chemin plus facilement ! C'est pour cela que je passe par ici. Le théâtre est en plus un lieu exceptionnel. Nous n'avons pas cela chez nous, en Scandinavie. La notion de spectacle ne ressemble pas tellement à la vôtre, les nôtres sont plutôt des beuveries de riches. Le théâtre est beaucoup plus raffiné, j'aime beaucoup même si je ne peux m'empêcher de trouver cela étrange ! Et toi, que fais-tu ici ? » lui renvoya-t-il la question.

Yrian trouvait la manie de tutoyer les autres étrangers. Chez lui, il y avait une hiérarchie bien ancrée dans la manière de parler. Ici, il avait l'impression que celle-ci était moins forte. Un esclave n'aurait sans doute pas approuvé sa manière de voir les choses, mais l'absence du culte du guerrier était quelque chose d'étonnant pour le jeune Scandinave. À Athènes, le culte du corps était toujours présent, mais les grands guerriers n'étaient pas mis en valeur et personne n'admirait autant les hauts personnages de la démocratie que les Scandinaves envers leur roi et leurs chefs militaires. Néanmoins, Yrian s'était plutôt bien habitué à cette coutume grecque.
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MessageSujet: Re: Rencontre imprévue [AAH le titre pourri ._.]   Jeu 10 Mar - 15:27

Yrian prend très sérieusement la question de Néoptolème. Celui-ci a quand même fait preuve d'un peu d'humour, même si ce n'est pas vraiment très drôle, en lui faisant remarquer que les spectacles ont lieu de jour. Yrian semble quand même surpris qu'une telle phrase ait pu sortir de la bouche du jeune homme. On dirait presque qu'il l'admire... presque. Il fait trop noir, Néoptolème doit mal voir après tout...
    « Oh, à vrai dire... je le sais. »
Néoptolème acquiesce, se détendant soudainement. La réponse d'Yrian est si franche et si simple qu'elle le fait sourire. Néoptolème a oublié ce qu'était la sobriété. Cela le change des fugues incessantes de sa sœur, de ses explications qui n'ont pas de sens et de son insouciance mal placée ; cela le change aussi de la sophistication que prend Stefanos quand il s'adresse à lui, comme s'il ne sait pas trop comment lui parler, se comportant moitié en ami, moitié en patron... Oui, en quelques mots, Yrian réussit l'exploit de plaire à Néoptolème, de lui apporter quelque chose qui manque cruellement à sa vie, qui devient si complexe.
    « En fait, je me suis un perdu. »
En fait, la réponse du Scandinave est assez logique. Le métèque ne connaît sans doute pas Athènes comme sa poche, après tout. Néoptolème se sent apaisé par ses mots simples et honnêtes. Un autre n'aurait peut-être pas avoué quelque chose d'aussi gênant à un Athénien. Yrian n'a pas ce complexe, il a une certaine liberté dans sa manière d'être, il se différencie de la société sans pour autant la dénigrer ou se rabaisser. Comment réussit-il cet exploit ? Néoptolème aimerait pouvoir parler ainsi, sans détour, en refluant sa douleur, pour qu'elle n'intervienne pas dans ses affaires. S'il avait le même talent qu'Yrian, il ne se serait sans doute pas énervé contre son travail, aujourd'hui.
    « J'étais invité, ce soir, et j'ai quitté mon hôte de bonne heure. Malheureusement pour moi, Athènes me réserve encore quelques surprises, j'ai donc trouvé qu'il était plus prudent de me rendre sur l'Acropole, où on a une vue splendide sur toute la ville. Disons que vu que je connais cet endroit, je pensais retrouver mon chemin plus facilement ! C'est pour cela que je passe par ici. »
Néoptolème acquiesce. Il comprend tout à fait, il faut se servir de ses repères pour se repérer. Lui-même ne connaît pas le moindre recoin d'Athènes, la ville est trop grande... quoique, vu les fuites incessantes de Daphnê, il risque de bientôt visiter la cité de fond en comble.
    « Le théâtre est en plus un lieu exceptionnel, ajoute Yrian. Nous n'avons pas cela chez nous, en Scandinavie. La notion de spectacle ne ressemble pas tellement à la vôtre, les nôtres sont plutôt des beuveries de riches. Le théâtre est beaucoup plus raffiné, j'aime beaucoup même si je ne peux m'empêcher de trouver cela étrange ! »
Néoptolème ne ressent pas la moindre fierté purement patriotique. Les Athéniens sont comme les Scandinaves, pense-t-il, eux aussi manquent de raffinement. Et ces imbéciles de brigands qui ont détruit sa vie, en quoi faisaient-ils preuve d'élégance ? Leur manière d'abattre leurs armes sur leurs victimes n'ont rien de délicat ou de majestueux, au contraire. Les Grecs aussi sont capables d'actes barbares.
    « Et toi, que fais-tu ici ? » : demande Yrian.
Néoptolème soupire. Il se sent incapable de pouvoir exprimer aussi facilement ce qui l'a poussé à être ici. Ce n'est pas clair dans sa tête... et même si c'était le cas, il aurait quand même du mal à s'exprimer. Néoptolème réfléchit quelques instants, se demandant comment le présenter de façon objective sans faire trop d'omissions, mais sans tout raconter pour autant. Il finit par lancer :
    « Je suis allé cherché ma sœur prêtresse après ma journée de travail. Comme elle n'était pas là où elle devait être, j'ai parcouru la ville entière pour la retrouver. Je l'ai ramenée au temple, et après, c'est devenu flou... je ne sais plus vraiment. »
Néoptolème secoue la tête, offrant un sourire désolé à Yrian. Il le prend par le bras et l'entraîne vers le théâtre. D'ici, ils ont une vue magnifique sur la scène, vide à cette heure de la nuit. Néoptolème observe un instant le spectacle qui s'offre à lui. Cela fait combien de temps qu'il n'a plus été voir une pièce ? Trop longtemps, sans doute. L'envie le prend d'y aller, et il se promet de demander à Stefanos de l'y emmener, une fois. Rien qu'une fois.
    « Je n'ai pas trop réfléchi à où j'allais, tu comprends, murmura-t-il dans un souffle. Je suppose que j'ai été attiré ici par le Destin qui voulait qu'on se rencontre. Pourquoi pas ? »
Le Destin... rien que l'idée le fait grimacer. Néoptolème déteste le Destin, il refuse presque d'y croire. En même temps... si son destin était de perdre sa famille aussi bêtement, d'en souffrir indéfiniment et de mourir vieux, empli de culpabilité, cela ne lui laisse pas le choix : il n'a même pas l'option porte de secours. Cela voudrait dire que même le suicide lui serait inaccessible.
    « Tu as déjà vu une pièce, j'espère ? Je crois que oui, vu ce que tu m'as dit. C'est ce que l'on fait de mieux ici, je pense. Nous sommes des amateurs de théâtre... c'est là que je me dis que je ne suis pas un Athénien comme les autres, car ça fait très longtemps que je n'ai pas été au théâtre. Problèmes personnels, je suppose. »
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MessageSujet: Re: Rencontre imprévue [AAH le titre pourri ._.]   Mer 27 Avr - 18:02

Néoptolème prit un certain temps avant de répondre, mais Yrian ne le brusqua pas. Le jeune homme paraissait à moitié soucieux, à la rigueur inquiet de ce qu'il allait devoir dire à l'ancien éclaireur. Nul doute que cela était en quelque sorte gênant pour Néoptolème, puisqu'il hésitait presque à répondre. Un instant, Yrian crut qu'il allait s'éloigner de lui sans plus de délicatesse, mais il s'avéra en fait que le jeune homme réfléchissait tout simplement à ce qu'il allait lui dire. L'art oratoire était important pour les Grecs, mais ce n'était pas ça qui empêchait Néoptolème de lui répondre tout de suite. Était-ce une sorte de peur ? Était-ce vraiment de l'inquiétude ? Ou doutait-il simplement de pouvoir faire confiance à un barbare ? Yrian chassa ses pensées de la tête. Évidemment, Néoptolème ne faisait guère confiance aux étrangers. Il doutait même que ce fut le cas pour un inconnu athénien. Mais qu'importe. Ils ne se connaissaient pas, et cela résumait toute la nature de leurs rapports. Rien de plus. Lorsque l'interlocuteur reprit la parole, Yrian sut immédiatement que quelque chose le dérangeait.

« Je suis allé cherché ma sœur prêtresse après ma journée de travail. Comme elle n'était pas là où elle devait être, j'ai parcouru la ville entière pour la retrouver. Je l'ai ramenée au temple, et après, c'est devenu flou... je ne sais plus vraiment. »

Ah. Ainsi, cela se réduisait à sa sœur. Néoptolème ne devait pas se sentir bien. L'ombre d'un doute flotta dans son esprit. Il devait être très protecteur avec cette prêtresse. Son attachement était fort et sincère. La poursuivre dans les rues de la cité n'était guère agréable ; pourtant, Néoptolème semblait en avoir l'habitude. Sans doute la force de la lassitude s'exprimait sous couvert de ses paroles. Mais il y avait une sorte de colère sous-jacente, peut-être dirigée envers sa sœur, peut-être envers lui-même. Ou peut-être même vers Yrian, qui l'aurait dérangé dans cet instant d'égarement qui avait suivi la poursuite. Le jeune grec parlait lui-même de flou. Sans doute était-ce le flou de la folie. Dans ce cas, Néoptolème pouvait consister une menace et Yrian la victime parfaite. Face à la vision d'un corps si bien façonné, le Scandinave ne doutait pas que le grec était plus fort que lui et qu'il pourrait facilement se débarrasser de l'étranger. Cela n'était pourtant pas aussi clair que cela. Mais il était également persuadé que le jeune Athénien possédait deux atouts majeurs : d'une part la force de son amour pour sa sœur, d'autre part l'aide probable que lui offrirait la folie, si toutefois elle existait en Néoptolème.

Néoptolème fit un geste dans sa direction. Yrian crut un bref moment qu'il s'agissait d'un geste d'agression, alors qu'en réalité il voulait simplement le rapprocher du théâtre. Yrian se laissa guider, pas fâché d'avoir évité une situation critique. Ils s'arrêtèrent au sommet du théâtre, là où on avait une vue d'autant meilleure sur la scène que personne ne se trouvait sur les gradins. Il y avait quelque chose de lugubre sur cette plateforme éclairée par la Lune. Il sentit l'application de son voisin tandis que celui-ci regardait la scène. Ce lieu lui semblait symbolique, et il appréciait le spectacle autant que le Scandinave qui était époustouflé par cette vision. Quelle vue ! Il entendit à peine la réponse de Néoptolème.

« Je n'ai pas trop réfléchi à où j'allais, tu comprends. Je suppose que j'ai été attiré ici par le Destin qui voulait qu'on se rencontre.
- Tu crois au destin ?
- Pourquoi pas ? »

Cette parole le laissa perplexe. Lui-même n'avait jamais vraiment cru au destin. Il connaissait l'existence de dieux nordiques, mais il ne lui semblait pas être guidé par eux : ils n'auraient sans doute pas accepté qu'Yrian quitte son père pour Athènes. C'était contraire aux valeurs scandinaves. Il fallait s'en référer aux dieux parce qu'ils récompensaient toujours les hommes les plus courageux. Un instant, il pensa qu'ils s'étaient montré bien ingrats avec son père, mais il s'efforça de ne pas continuer sur sa lancée : il blasphémait. En revanche, si les Grecs croyaient au Destin, cela était sans doute dû à une différence de culture. Ils n'avaient pas les mêmes dieux et les mêmes valeurs, il paraissait logique que, pour eux, leur vie leur paraissent tracée d'avance, alors que les Scandinaves voient l'existence comme un effort perpétuel... Avant qu'Yrian puisse exprimer ses doutes, Néoptolème changea de sujet :

« Tu as déjà vu une pièce, j'espère ? Je crois que oui, vu ce que tu m'as dit. C'est ce que l'on fait de mieux ici, je pense. Nous sommes des amateurs de théâtre... c'est là que je me dis que je ne suis pas un Athénien comme les autres, car ça fait très longtemps que je n'ai pas été au théâtre. Problèmes personnels, je suppose.
- Si tu veux, un jour, je t'y inviterai. Tu choisiras la pièce et tu pourras passer un moment loin de tes soucis. Ça me ferait très plaisir si tu acceptais. Je n'ai pas beaucoup d'ami par ici, et je me sens parfois un peu seul. J'ai besoin de compagnie. »

Yrian s'en voulut immédiatement pour cet aveu. Quelle idiotie de sa part ! Pour un peu, il aurait dit que la Scandinavie lui manquait. Il se répétait sans cesse qu'il avait une vision idyllique de son passé nordique. Mais n'était-il pas rejeté à Athènes ? Considéré comme un barbare, certaines personnes le regardaient de haut, en particulier quand il se rendait au théâtre. Son offre était intéressé, et il sentait que c'était cruel d'imposer à cela à un jeune homme aussi méritant que Néoptolème.

« Je divague. Je n'ai pas à t'imposer ma compagnie comme ça, tu as mieux à faire que de trainer avec un barbare. Dis-moi, que dirais-tu si nous nous promenions ? Cela pourrait nous éviter de parler... Quoique non, je préfère rester au théâtre pour l'instant. Je m'emmêle trop les pinceaux, et je dis n'importe quoi. Je ne sais seulement pas exprimer mes sentiments, voilà tout... Si nous descendions plutôt sur la scène ? Nous pourrions simuler une pièce où nous jouerions notre propre rôle. Cela t'empêcherait d'être embarrassé par ma présence en public, et tu pourrais trouver un nouveau plaisir dans le théâtre. Tu pourrais me parler de toi, et moi de moi-même. C'est l'avantage du théâtre : il rend plus divin notre histoire, notre caractère, nous-même. Prêtons-nous aux jeux des dieux grecs, et nous verrons comment nous nous en sortirons. »

Sans attendre la réponse du jeune Grec, Yrian descendit les marches jusqu'à la scène. Il ne s'était jamais autant approché. Quand il eut une vision d'ensemble de l'espace où se trouvait habituellement le public, il en fut impressionné. Il ferma les yeux, cherchant une inspiration divine au fond de lui. Peu important qu'un dieu grec ou scandinave lui répondre : il voulait quelqu'un qui puisse le connaître.
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MessageSujet: Re: Rencontre imprévue [AAH le titre pourri ._.]   Dim 17 Juil - 10:49

L'aveu de Néoptolème - à savoir, qu'il n'est pas allé au théâtre depuis des lustres - le plonge soudainement dans la mélancolie. Il désespère de voir à quel point sa vie est devenue vide, seulement illuminée par la présence ponctuelle de sa sœur. En dehors d'elle... le néant. Même l'envie de vengeance ne le prend pas, il est trop pacifique pour cela. Il est enfermé dans la banalité, dans la routine. Néoptolème contemple songeusement le visage imberbe d'Yrian. Le Scandinave doit avoir une vie différente de la sienne, bien plus passionnante ; lui doit être confronté à l'attrait de la nouveauté tous les jours, apprendre toujours un nouvel aspect de la culture grecque, et vivre de sacrées aventures. Il n'est pas coincé dans un atelier de poterie, qu'il ne peut pas quitter par égard pour celui qui l'emploie. Le jeune Athénien admire Yrian, et l'envie.
    « Si tu veux, un jour, je t'y inviterai. Tu choisiras la pièce et tu pourras passer un moment loin de tes soucis. Ça me ferait très plaisir si tu acceptais. Je n'ai pas beaucoup d'ami par ici, et je me sens parfois un peu seul. J'ai besoin de compagnie. »
La générosité et la sincérité du Scandinave le touchent. Cela change des Athéniens, qui se seraient au contraire exclamés que c'était intolérable sans songer une seule seconde à l'aider, en l'invitant. De plus, Yrian lui paraît proche ; comme lui, c'est un être solitaire et paumé dans une cité qu'il comprend sans comprendre, à laquelle il ne se sent pas appartenir. Qui a certes des contacts avec les autres mais qui ne s'ouvre jamais complètement, et qui du coup ne peut vraiment nouer de liens. Jamais Néoptolème n'a autant eu envie de lui dire ce qu'il a sur le cœur, de lui expliquer sa douleur, ses regrets. Il sent face à lui une âme proche de la sienne, qui serait en mesure de le comprendre sans le rejeter.
Néoptolème s'apprête à accepter, mais Yrian ajoute soudainement :
    « Je divague. Je n'ai pas à t'imposer ma compagnie comme ça, tu as mieux à faire que de trainer avec un barbare.
    - Mais j"accepte sans problème. » : proteste Néoptolème.
Yrian lui paraît moins barbare que ses frères Athéniens. Il se sent plus proche de lui, tout simplement. Ou peut-être que le jeune homme est lui aussi devenu un barbare ? Il préfère encore être un barbare et n'avoir rien en commun avec les brigands que de se considérer comme Athénien et mépriser le Scandinave.
    « Dis-moi, poursuit Yrian, que dirais-tu si nous nous promenions ? Cela pourrait nous éviter de parler... Quoique non, je préfère rester au théâtre pour l'instant. Je m'emmêle trop les pinceaux, et je dis n'importe quoi. Je ne sais seulement pas exprimer mes sentiments, voilà tout... Si nous descendions plutôt sur la scène ? Nous pourrions simuler une pièce où nous jouerions notre propre rôle. Cela t'empêcherait d'être embarrassé par ma présence en public, et tu pourrais trouver un nouveau plaisir dans le théâtre. Tu pourrais me parler de toi, et moi de moi-même. C'est l'avantage du théâtre : il rend plus divin notre histoire, notre caractère, nous-même. Prêtons-nous aux jeux des dieux grecs, et nous verrons comment nous nous en sortirons. »
Néoptolème n'a pas osé l'interrompre tant il est fasciné par le discours du Scandinave. Il ne savait pas que celui était un si bon orateur, doté d'une si grande sensibilité ! Sans compter que sa proposition lui paraît très tentante. Oui, Néoptolème a envie de se prêter à ce jeu-là, d'être un autre tout en étant lui, l'espace de quelques minutes. Cette fois, avant qu'Yrian ne se ravise, le jeune homme saute sur l'occasion :
    « Tiens, oui, Yrian, faisons comme cela. Allons jouer notre vie sur la scène du Destin. »
Le jeune Athénien se précipite à travers les gradins et descend jusqu'à la scène, contournant le chœur. Il se dresse sur la scène, fier et libre comme il ne l'a plus été depuis longtemps, croise le regard d'Yrian et déclare :
    « Je suis prêt à jouer, Scandinave. Et je n'ai jamais été aussi heureux de toute ma vie. »
Néoptolème ferme les yeux. Il oublie tout ce qui est autour de lui, excepté Yrian. Puisqu'il faut jouer, il jouera. Il tente de se représenter tout ce qui compte pour lui. Son père. Sa mère. Sa famille. Daphnê. Le domaine de son enfance. Les promenades, les jeux. Tout cela l'apaise. Lui donne envie d'aller de l'avant. Et si tout cela était réel ? Si ce n'était pas juste un effet de son imagination ? Il refuse d'ouvrir les yeux, parce qu'il sait que l'illusion se dissipera. Mais aujourd'hui, il joue son rôle. Et revient à ces moments bénis, à ces seuls moments qui aient pu compter dans sa vie.
    « Yrian, murmure-t-il. Regarde comme ils ont l'air beaux et vrais. On ne dirait pas que ce ne sont que des souvenirs. Ils prennent vie et s'animent, ils viennent m'aider à jouer ce nouveau rôle. Et toi, alors ? Y a-t-il quelqu'un pour te soutenir dans cette quête ? »
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MessageSujet: Re: Rencontre imprévue [AAH le titre pourri ._.]   Dim 17 Juil - 13:30

Yrian se sentait investi d'un étrange vide. Bien sûr, cela était habituel, il avait toujours ressenti un vide en lui, sans doute parce qu'il cherchait tant à contenter son père qu'il en avait oublié qu'il était lui-même une personne. Mais il prit peur, car les souvenirs de Scandinavie ne lui revenaient pas. Il ne sentait que le doux souffle du vent chaud, la présence des pierres tout autour de lui et celle de Néoptolème, plus loin, lui aussi plongé dans son intériorité. Que lui arrivait-il ? Pourquoi ne pouvait-il pas retrouver ses racines ? Pendant que le jeune homme angoissait, la réponse de son camarade lui parvint au travers un brouillard épais.

«Yrian. Regarde comme ils ont l'air beaux et vrais. On ne dirait pas que ce ne sont que des souvenirs. Ils prennent vie et s'animent, ils viennent m'aider à jouer ce nouveau rôle. Et toi, alors ? Y a-t-il quelqu'un pour te soutenir dans cette quête ? »

Yrian rouvrit les yeux, tiré de sa rêverie par la voix douce du jeune Grec. Lui était véritablement inspiré par ce qu'il voyait... et que voyait-il ? Yrian ne pouvait le deviner, car il ignorait tout de son passé. Le jeune homme devait être blessé, car il se cramponnait avec beaucoup de force à son rêve. Que s'était-il passé de si fort dans son passé pour qu'il puisse être en transe divine ? Et pourquoi lui était-il incapable de se rappeler, tout simplement ? Rien de plus complexe que de se rappeler. À présent, cela était tout ce qui aurait importé. Quelle ironie ! Lui qui était si inspiré, qui avait tellement envie de revenir chez lui, même en songe... le voilà qu'il se tenait droit au beau milieu d'une scène de théâtre, regardant avec attention autour de lui, comme pour chercher un signe qui aurait pu l'aider. Yrian tourna doucement sur lui-même pour contempler la scène, respirant à grands coups, mais silencieusement. Puis ses yeux se posèrent sur son jeune ami, et un sourire fleurit sur les lèvres du guerrier. Il se rappela alors qu'un jeu de théâtre se faisait toujours à plusieurs. Même si les monologues existaient, la pièce n'avait aucun sens sans tous ses acteurs. Néoptolème l'avait bien compris, tandis qu'Yrian se tenait volontairement distant, comme bien décidé à ne pas se mêler totalement à la foule des Grecs, car au fond, ce n'était pas vraiment son envie. Il voulait vivre avec son père, loin des conventions scandinaves... mais en même temps conserver la vie qu'il s'était construite à Athènes. Désormais, une dualité l'animait, et il devait en tenir compte. Quand Yrian ferma les yeux, il se rendit compte qu'il venait de trouver sa voie. Des images de ses deux vies se mêlaient. Des personnes s'associaient dans son esprit, sans jamais se remplacer l'une et l'autre. Chacune avait sa place, qu'elle ne quittait pas, et c'était tant mieux ainsi. La figure du Scandinave était incomplète. La place de son père était prépondérante , il laissait aussi revenir sa famille, et même Horn. Mais les Grecs comblaient le vide, tout simplement. En tête, il y avait Néoptolème, le jeune homme au corps parfait et à la personnalité si complexe à saisir, mais si simple à accompagner, et Daphnê, une jeune prêtresse pleine de vide, représentant une joie de vivre que la soif de pouvoir des guerriers scandinaves ne pouvait combler. Et un bonheur s'installait. Il comprenait qu'il n'avait pas entièrement déçu son père. S'il était en partie déçu de voir son fils ne pas suivre ses pas, il était toutefois fier de le voir construire sa route, bien que différente de la sienne, et avec une issue moins glorieuse, plus solitaire.
Yrian répondit alors à Néoptolème qu'il était prêt, et qu'il se sentait bien soutenu. Puis, lorsqu'il se sentit prêt, il se recula vers le fond de la scène, où il commença à déclamer :

« Ma vie changea du tout au tout lorsque je quittai la Scandinavie. Mais au fond, avait-elle jamais été une véritable vie ? Mes ancêtres et mes aînés auraient affirmé le contraire. Car né fils de grand guerrier, je devenais un jeune homme sans avenir, doué, mais dans le mauvais sens du terme, incapable de tenir les prétentions de mon père à mon sujet. D'une certaine manière, cela est une forme de déshonneur, et peut motiver un départ précipité de mon royaume d'origine. Mais mon père et moi n'avions jamais tenu tout à fait compte des traditions. Cette indépendance, cet anticonformisme, il me l'a transmis avant les qualités guerrières. Il m'a dit que je me battais à ma manière parce que j'étais un être particulier, et non un morceau de bois que l'on taillait pour en faire une hache performante. Somme toute, ma vie est belle et passionante, mais elle s'accompagne de beaucoup de solitude et d'incompréhension. Il est possible que je me sois éloigné de la seule personne capable de me comprendre, parce qu'il avait une personnalité assez forte pour savoir imposer sa manière de voir les choses, qui n'était pas celle des autres, mais que tous respectaient malgré tout. Je lui évitai le déshonneur de l'héritage inachevé. Mais il m'aimait pour ce que j'étais. Au fond, il ne voulait pas d'un fils qui le suivrait comme un bête soldat, mais d'un homme, un vrai, selon sa définition. J'étais chétif, j'étais faible et sans talent, mais j'avais trouvé le moyen, grâce à lui, de me libérer du poids de mon passé pour devenir moi-même. Quant à moi, si j'étais resté, je n'aurais jamais pu découvrir ce que j'ai découvert ici. Je suis Yrian Lykke, fier Scandinave exilé à Athènes, prêt à vivre enfin comme un vrai homme se doit de vivre. »

Yrian se tut alors, très satisfait de ce qu'il avait produit. C'était un bon résumé de sa vie, quoique peu précis, et qui donnait une bonne idée de ce qu'il avait vécu jusque là. À présent, il attendait de Néoptolème d'introduire sa propre vision de sa vie. C'était la seule condition pour qu'un échange s'établissse entre eux deux.
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MessageSujet: Re: Rencontre imprévue [AAH le titre pourri ._.]   Dim 17 Juil - 14:21

    « Ma vie changea du tout au tout lorsque je quittai la Scandinavie. Mais au fond, avait-elle jamais été une véritable vie ? Mes ancêtres et mes aînés auraient affirmé le contraire. Car né fils de grand guerrier, je devenais un jeune homme sans avenir, doué, mais dans le mauvais sens du terme, incapable de tenir les prétentions de mon père à mon sujet. D'une certaine manière, cela est une forme de déshonneur, et peut motiver un départ précipité de mon royaume d'origine. Mais mon père et moi n'avions jamais tenu tout à fait compte des traditions. Cette indépendance, cet anticonformisme, il me l'a transmis avant les qualités guerrières. Il m'a dit que je me battais à ma manière parce que j'étais un être particulier, et non un morceau de bois que l'on taillait pour en faire une hache performante. Somme toute, ma vie est belle et passionante, mais elle s'accompagne de beaucoup de solitude et d'incompréhension. Il est possible que je me sois éloigné de la seule personne capable de me comprendre, parce qu'il avait une personnalité assez forte pour savoir imposer sa manière de voir les choses, qui n'était pas celle des autres, mais que tous respectaient malgré tout. Je lui évitai le déshonneur de l'héritage inachevé. Mais il m'aimait pour ce que j'étais. Au fond, il ne voulait pas d'un fils qui le suivrait comme un bête soldat, mais d'un homme, un vrai, selon sa définition. J'étais chétif, j'étais faible et sans talent, mais j'avais trouvé le moyen, grâce à lui, de me libérer du poids de mon passé pour devenir moi-même. Quant à moi, si j'étais resté, je n'aurais jamais pu découvrir ce que j'ai découvert ici. Je suis Yrian Lykke, fier Scandinave exilé à Athènes, prêt à vivre enfin comme un vrai homme se doit de vivre. »
Néoptolème est soufflé par la tirade d'Yrian, digne selon lui de la plus belle pièce de théâtre. Rien n'est plus sincère que la réalité, la vérité d'une vie. Les sentiments véhiculés par Yrian sont nobles et ne mentent guère ; tout le lyrisme de la scène est là, le Scandinave joue et vit en même temps son rôle. Pour un barbare, il fait un excellent comédien, plus crédible que de nombreux autres. D'ailleurs ce n'est plus exactement du théâtre ; c'est un genre à part, quelque chose de neuf, d'inédit, qui n'a jamais été créé auparavant. Il n'y a guère d'illusions, non, c'est honnête et simple. Il n'y a certes pas de fioriture, de figures de style complexes, ce n'est pas un texte écrit que l'on déclame. C'est un cri du cœur, et c'est ce que Néoptolème veut obtenir.
En outre, il vient d'en apprendre plus en quelques secondes que pendant le reste de leur dialogue. Le passé d'Yrian, qui a toujours été trouble, lui apparaît plus clair, même s'il reste encore des points à éclaircir. Néoptolème est confronté à la différence, et à la tolérance face à elle, quand il écoute ce récit succinct. Son père doit être illustre pour que son fils ait peur de le déshonorer. Apparemment, il est venu à Athènes pour se découvrir, pour savoir qui il est vraiment. Il a dû souffrir, ce Scandinave. Même si Néoptolème ne connaît pas leur culture, il comprend que la force physique prédomine et qu'Yrian s'en pense dépourvu. Bien sûr, c'est un peuple barbare ; l'habilité, l'intelligence sont aussi de belles valeurs qui rendent une personne précieuse. Yrian, sans doute, est fait pour vivre à Athènes, et c'est un malheur qu'il soit né si loin de la cité, car de nouveaux problèmes se posent à lui. Notamment la solitude. Mais aujourd'hui, il n'est pas seul. Néoptolème aussi est acteur, et sa propre histoire fait écho à celle du Scandinave :
    « Quant à moi, j'ai eu la plus belle des enfances en dehors de la cité. Une enfance heureuse, avec mes frères, mes sœurs, ma famille. On ne se rend pas compte à quel point notre bonheur est complet avant que celui-ci ne s'éteigne. Pour certains, c'est la lassitude. Pour d'autres, un changement. Et parfois celui-ci se fait dans le sang. »
Les larmes se mettent à briller dans ses yeux bleus, alors qu'il réveille les souvenirs qui lui causent tant de douleur. Marqué à vie par la violence, Néoptolème est la plupart du temps une victime qui ne s'en remet pas, ayant été suffisamment âgé pour comprendre. Des images sanglantes traversent encore son esprit ; mais il n'a plus envie d'en vomir, non, maintenant il ne fait qu'en soupirer, encore et toujours.
    « Papa, maman, je les ai vus vous massacrer. Ils n'avaient guère de pitié, le jour où ils ont décidé de s'en prendre au domaine. Infâmes bandits. J'aurais aimé vous sauver. Mais j'étais trop jeune et je ne savais pas quoi faire. J'ai sauvé l'unique sœur qui me restait. »
Il tourne sa tête un peu à gauche, là où il s'imagine Daphnê.
    « Tu m'es plus chère que la vie, chère sœur. C'est bien mal me récompenser que de t'enfuir, mais comme toujours je te pardonne. Je veux juste que tu sois heureuse. Pour toi. Mais aussi pour moi, puisque j'en suis incapable. »
Néoptolème ouvre alors les yeux, brisant la magie de cet instant. Les ombres de sa famille sont encore présentes, il a l'impression qu'elles le regardent des gradins. Désormais, il n'y a plus que lui et Yrian. L'Athénien se tourne alors vers celui-ci.
    « Yrian, cher Scandinave, notre passé nous a sans doute blessé à mort. Mais nous vivons encore. Et tant qu'il nous reste un souffle, nous avancerons main dans la main, toi et moi. »
Néoptolème n'est plus tout à fait lui. Lui qui vit dans la mort, ne vit que pour sauver Daphnê, se sent pris d'un regain d'espoir, alors qu'il joue sa scène. Oui, l'avenir peut peut-être se révéler meilleur, qui sait ce qu'il lui réserve ? C'est tellement lointain de son état d'esprit habituel. Mais pour le moment, ce qui compte, c'est qu'il se sent acteur, et non pion du Destin.
    « Yrian, ta famille et la mienne nous regarde. Saluons notre public. C'est le plus beau cadeau que nous pouvons leur faire. »
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MessageSujet: Re: Rencontre imprévue [AAH le titre pourri ._.]   Ven 22 Juil - 15:42

« Quant à moi, j'ai eu la plus belle des enfances en dehors de la cité. Une enfance heureuse, avec mes frères, mes sœurs, ma famille. On ne se rend pas compte à quel point notre bonheur est complet avant que celui-ci ne s'éteigne. Pour certains, c'est la lassitude. Pour d'autres, un changement. Et parfois celui-ci se fait dans le sang. Papa, maman, je les ai vus vous massacrer. Ils n'avaient guère de pitié, le jour où ils ont décidé de s'en prendre au domaine. Infâmes bandits. J'aurais aimé vous sauver. Mais j'étais trop jeune et je ne savais pas quoi faire. J'ai sauvé l'unique sœur qui me restait. Tu m'es plus chère que la vie, chère sœur. C'est bien mal me récompenser que de t'enfuir, mais comme toujours je te pardonne. Je veux juste que tu sois heureuse. Pour toi. Mais aussi pour moi, puisque j'en suis incapable. »

Yrian observait, incrédule, le jeune Grec déclamer ces vers avec plus de passion qu'il n'en avait été capable de faire. Cela s'expliquait sans doute par l'intensité des paroles de Néoptolème. Qu'était-ce que le déshonneur à éviter, lorsque tout petit déjà on avait été marqué par quelque chose de terrible ? Certes, Yrian avait tué, mais ses ennemis n'avaient été que des guerriers. Il avait tué pour se défendre dans un contexte de bataille, rien de plus. Cela n'avait rien à voir avec un massacre. Yrian était bouleversé. Il ne pouvait se mettre à la place de Néoptolème. Pourtant, lui aussi connaissait le manque parental, mais Yrian l'avait voulu, alors que Néoptolème l'avait subi. Pour le Scandinave, là était toute la différence. Quelques larmes coulaient sur le beau visage du Grec. Des larmes de lâche, auraient dit les guerriers de son peuple, mais l'ancien éclaireur comprenait que les larmes représentaient une pureté que jamais ces hommes-là n'auraient pu atteindre. Il s'agissait de la pureté d'un enfant victime qui avait grandi et s'était aigri, mais dont la blessure conservait toujours un coin de pureté. C'était une grandeur qu'on ne pouvait ni apercevoir ni appréhender. Comment pouvait-on se plaindre de sa vie lorsque celle d'un autre était si rude ?
Peu à peu, le Scandinave aussi se sentait entrainé par le passé de son nouvel ami. Leurs problèmes respectifs les rapprochaient, leur avaient forgé une personnalité forte et indestructible, qui ne s'ouvrait qu'à celui qui avait suivi la voie identique de ceux qui se sentent seuls. Bientôt, Néoptolème se tut et se calma. Yrian à son tour laissa s'échapper toutes les émotions qu'il venait de récolter. Il lui semblait que leurs récits étaient terminés, tout en étant inachevés. Et Yrian se doutait que la mort mettrait le point final à leur carrière. Toutefois, rien ne disait que leur mort s'annonçait proche. Ils étaient jeunes et avaient tout le temps devant eux pour se reconstruire. Néoptolème s'en doutait-il ? Yrian l'ignorait, mais le jeune Grec interrompit de nouveau sa rêverie en s'adressant à lui.

« Yrian, cher Scandinave, notre passé nous a sans doute blessé à mort. Mais nous vivons encore. Et tant qu'il nous reste un souffle, nous avancerons main dans la main, toi et moi. »

Yrian voulut protester, sa nature fière de scandinave revenant en force. Bien sûr que non, il n'était pas blessé à mort ! Tandis qu'il restait debout, il n'était pas atteint par la vie. Le jour où il ne pourrait plus se relever, il se considérerait alors blessé. Yrian oublait alors toutes les réflexions qu'il s'était faites plus tôt. Il vivait, c'était l'essentiel. Mais il accepterait volontiers la main tendue de Néoptolème. Le jeune Grec, déjà, poursuivait :

« Yrian, ta famille et la mienne nous regarde. Saluons notre public. C'est le plus beau cadeau que nous pouvons leur faire. »

Yrian se calma de nouveau, et salua de la même manière que les acteurs qu'il avait vus si souvent depuis qu'il était à Athènes. Il était prêt à être généreux envers le monde entier. Le sien était plus élargi que celui des Athéniens. Il ne se limitait pas à la cité, à la région proche, voire même à la Grèce ; c'était l'Europe toute entière, du Nord jusqu'au Sud, se rapprochant parfois des espaces extrêmes de l'Est et de l'Ouest. Il s'était enfin découvert un lieu où il pourrait vivre en paix avec lui-même, car le théâtre enfin jouait son rôle de catharsis. Le jeune homme s'éclaircit la gorge, puis déclama tranquillement :

« Je salue en premier lieu mon père, homme courageux et valeureux, le meilleur de tous les Scandinaves sans aucun doute. Un homme aimant, et m'aimant plus que ce que n'aurait dû le faire un guerrier ; mais il était aussi un père, et cela faisait toute la différence. Grâce à lui, j'ai trouvé ma voie. Je salue ma mère, une femme douce mais guère fragile, qui s'occupait avec zèle de notre maisonnée. Elle berça mon enfance et m'introduisit aux mœurs de mon pays. Mes sœurs, je vous salue également. Je regrette de n'avoir été un vrai frère pour vous. Je terminerai par saluer mes ancêtres, puisqu'il est toujours de bon goût de se rappeler de ceux qui nous ont précédé sur terre, et de leurs exploits. »

Yrian se recula dans l'ombre pour laisser Néoptolème faire à son tour ses salutations. Durant tout ce temps, le jeune Scandinave resta silencieux. Puis, lorsque ce fut fait, il demanda, pour ne pas se laisser dominer par ses émotions :

« Et si nous quittions le théâtre ? »
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MessageSujet: Re: Rencontre imprévue [AAH le titre pourri ._.]   Jeu 27 Oct - 17:10

    « Je salue en premier lieu mon père, clama Yrian, homme courageux et valeureux, le meilleur de tous les Scandinaves sans aucun doute. Un homme aimant, et m'aimant plus que ce que n'aurait dû le faire un guerrier ; mais il était aussi un père, et cela faisait toute la différence. Grâce à lui, j'ai trouvé ma voie. Je salue ma mère, une femme douce mais guère fragile, qui s'occupait avec zèle de notre maisonnée. Elle berça mon enfance et m'introduisit aux mœurs de mon pays. Mes sœurs, je vous salue également. Je regrette de n'avoir été un vrai frère pour vous. Je terminerai par saluer mes ancêtres, puisqu'il est toujours de bon goût de se rappeler de ceux qui nous ont précédé sur terre, et de leurs exploits. »
Néoptolème reste immobile et silencieux alors qu'Yrian salue son public. Puis c'est son tour de terminer son jeu d'acteur. Alors que le Scandinave recule, l'Athénien se retrouve sur le devant de la scène. Les gradins déserts lui laissent tout à coup un sentiment d'angoisse. Ce vide, c'est le vide de la mort. Personne ne les regarde, parce que personne n'est là pour le faire. Tous morts. Tous ont sombré dans l'oubli quiet de l'Hadès. Ils ne savent plus qu'ils ont un fils. Asphodèle les a sans doute rendu léthargique. Ils ne vivent plus. Existent à peine. Et lui, il doit survivre en se sentant désespérément seul. En ne vivant plus que pour Daphnê.
    « Je vous salue, ô mes pairs. Puissiez-vous être en paix avec vous-même, là-bas. Que le jeu de votre fils, de votre frère, ne soit pour vous qu'un hommage dont vous ne comprenez pas le sens. Soyez en paix. Vous ne méritiez pas ce qui vous est arrivé. Aussi est-il juste que vous ne sachiez pas que vous avez été victime d'un injustice. Que vos meurtriers, eux, gardent sur leur conscience le poids de la culpabilité. Que votre fille survivante vive pour vous. Que votre fils porte le poids de votre mort. »
Il n'a pas parlé fort ; c'est à peine si sa voix porte jusqu'en haut. La tête basse, les yeux balayant les places sans vraiment les voir, il recule de deux pas, se retrouvant à la hauteur d'Yrian. Celui-ci, sans doute aussi ému que lui, lui propose alors de quitter le théâtre. Néoptolème hausse les épaules. Ici ou ailleurs, il ne se sentira pas mieux : le crime est partout, la culpabilité du survivant ne vous lâche pas.
    « On peut y aller si tu veux, Yrian. Les grandes déclamations sont importantes, parce qu'elles sont de l'art, arrachées au théâtre et retransmises au quotidien. C'est quelque chose de typiquement athénien, mais la plupart des citoyens sont incapables de capter cette beauté et de l'intégrer à la vie réelle. Je suis fier de voir qu'à nous deux, nous pouvons tout faire. Même faire revivre les morts, et amener les absents à nous rejoindre malgré la distance. »
Il n'est pas encore tout à fait remis. Il est encore dans cette optique théâtrale, fausse et réelle, où les mots doivent être choisis avec soin. Il pourrait faire aède, parfois. Prenant Yrian par la main, il l'entraîne en dehors de la scène, et l'emmène hors du théâtre. Une fois en dehors, il ne se sent pas mieux, mais trouve encore la force de se composer un visage neutre, et de sourire à Yrian.
    « Tu as vu les deux beaux fous qu'on fait ? Il est tard, on devrait être rentré. Mais je n'ai pas envie d'aller chez moi. Et toi, tu veux faire quelque chose ? »
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MessageSujet: Re: Rencontre imprévue [AAH le titre pourri ._.]   Sam 18 Fév - 11:30

Cependant, Néoptolème n'était pas de l'avis d'Yrian. Le jeune Grec n'avait pas terminé son spectacle, malgré son salut au public. Il était comme un acteur, ces êtres enfermés à vie dans des rôles et qui, dès que l'un d'eux était fini, devait en endosser un autre. Les Athéniens n'aimaient pas les acteurs. Était-ce pour cette raison que Néoptolème faisait le rapprochement avec eux ? Parce qu'il se sentait lui aussi détesté par son peuple ? Le salut de Néoptolème avait été poignant. Il suintait la douleur et la douceur, le respect, la colère, la résignation, l'espoir, le lyrisme. Il était parfait. Yrian avait alors compris à quel point la perte du jeune homme était immense, alors qu'il avait pourtant clamé le massacre de sa famille quelques instants plus tôt. Mais ce salut avait un accent de vérité qui surpassait toutes les déclamations, même les plus sincères que lui-même avait pu avoir. Il n'osait cependant pas s'aventurer sur ce terrain-là. Néoptolème resterait un mystère quant à ses origines. Son mythe fondateur n'avait pas à être rendu public. Il resterait dans l'ombre, comme cet homme un peu fragile qui s'était composé par ce biais. Néanmoins, Yrian s'interrogeait : Néoptolème ne méritait-il pas d'être à la lumière ? Le Grec l'obnubilait. Physiquement déjà, Néoptolème avait une silhouette divine. Il se serait illustré à merveille sur un champ de bataille, ou au bras de quelque jeune femme douce et riche. La beauté à la grecque, c'était Néoptolème. Les muscles scandinaves, c'était aussi Néoptolème. S'il lui apprenait à se battre et le ramenait au pays, Néoptolème passerait pour un dieu incarné. Mais il ne se limitait pas à ce corps de rêve, tandis jalousé par le chétif jeune homme. Le Grec portait une blessure profonde et douloureuse qui agissait comme un engrenage prolifique. L'homme était réfléchi, calme, et passionné. Il embellissait tout ce qu'il touchait par ses douces paroles. Il était poète, et tellement plus que cela. Yrian ne se serait jamais attendu à un tel mélange de force brute et de lyrisme en un Grec. Pour le Scandinave, le lyrisme se résumait au récit alcoolisé d'exploits guerriers. Néoptolème donnait tout son sens à ce mot : il le faisait vivre avec une force incroyable.
« C'est très beau, Néoptolème. »
Le jeune Grec lui répondit :
« On peut y aller si tu veux, Yrian. Les grandes déclamations sont importantes, parce qu'elles sont de l'art, arrachées au théâtre et retransmises au quotidien. C'est quelque chose de typiquement athénien, mais la plupart des citoyens sont incapables de capter cette beauté et de l'intégrer à la vie réelle. Je suis fier de voir qu'à nous deux, nous pouvons tout faire. Même faire revivre les morts, et amener les absents à nous rejoindre malgré la distance. »
Comment répondre à une telle déclaration ? Néoptolème comprenait l'art bien mieux que quiconque. Pour lui, ce n'était pas qu'une figure dorée que l'humain adulait quelques temps avant de retourner vers ses basses besognes. C'était une passerelle vers un monde supérieur. L'humain en observait le reflet et se l'appropriait : ce n'était qu'ainsi que cette supériorité divine le touchait. Dès lors, tout lui était permis, même de revoir ceux dont il avait dû faire le deuil. Yrian était fasciné par une telle conception de l'art, si bien qu'il se tut. Néoptolème lui-même n'était pas dans un état normal. Il sentait en lui un grand calme troublé par une intensité incroyable et foudroyante. Et lui, le jeune Scandinave, était touché par cette grâce créatrice. Il en sentait les effets d'abord sur sa peau, parcourue par de légers frissons, comme s'il était au Nord. Ensuite, il sentait la grâce entrer dans sa chair et se dissoudre au contact des os. Mais cette disparition n'était en fait qu'une sublimation. Bientôt, ce fut l'âme d'Yrian qui fut touchée par une matière immatérielle. Le jeune homme ferma les yeux. L'émotion le rendait incapable de contrôler ses mouvements. Un tremblement le prit à la main où il portait l'arme. Quelques instants plus tard, il sentit effectivement une main se refermer sur la sienne. Néoptolème, toujours sous le choc, le tira doucement vers la sortie, ainsi qu'il l'avait demandé. Finalement, celui-ci se rangeait à son avis. Il venait sans doute de comprendre qu'il n'y avait plus rien pour lui au théâtre. Pendant tout le trajet, Yrian chercha quelque chose à dire. Le silence était pesant après tant de belles paroles, mais bien vite, Yrian se rendit à l'évidence : ils avaient été enfermés dans un rôle d'acteur. Leurs seules et uniques paroles au théâtre devaient être celles qui construisaient leur image. C'est pourquoi Néoptolème pouvait lui parler de départ : il se définissait ainsi comme personnage de théâtre. Yrian avait perdu toute voix depuis qu'il avait acclamé la performance de son compagnon : il s'était déjà sorti du théâtre, et puisqu'il n'était plus personnage, n'avait plus voix au chapitre. Cette pensée était angoissante. Désormais, tous ses actes étaient bien réels. Sur la scène, il aurait pu sauter par dessus une rivière sans être trempé, mais désormais, tout saut resterait terrestre, et la rivière ne se laisserait plus faire par le simple exercice de sa volonté. Il lui fallait absolument sortir. Il eut simplement la force de s'écrier « à bientôt, théâtre ! » d'un ton déclamatoire avant de franchir l'entrée de celui-ci et de se retrouver en pleine rue.

Yrian respira profondément. Toute oppression sur sa parole avait disparu, et il était près à tenir des discours incroyables mais insensés pour le seul plaisir d'entendre sa voix à nouveau libre. Néoptolème non plus n'était pas entièrement calmé, mais il restait plus serein que le Scandinave. Le jeune Grec était plus tragique : il savait accepter son destin, savait ce qu'on ressentait lorsqu'on était personnage. Il était plus éclairé que quiconque. Lui pouvait se faire manipuler par toutes les forces divines du monde, il plierait son corps, mais sa volonté resterait libre. Aurait-on pris en tenaille son destin que le rire de Néoptolème continuerait à s'élever, troublant, déstabilisant. On peut y aller si tu veux, Yrian. Les grandes déclamations sont importantes, parce qu'elles sont de l'art, arrachées au théâtre et retransmises au quotidien. C'est quelque chose de typiquement athénien, mais la plupart des citoyens sont incapables de capter cette beauté et de l'intégrer à la vie réelle. Je suis fier de voir qu'à nous deux, nous pouvons tout faire. Même faire revivre les morts, et amener les absents à nous rejoindre malgré la distance. Voici ce qu'Yrian ressentait. Il voyait devant l'homme le plus divin au monde, un exemple noir à suivre... dans une certaine limite. Car Néoptolème ne pouvait être parfait, et c'est pourquoi il était digne d'être personnage de théâtre. Et lui, Yrian, qu'était-il ? Comment se voyait-il ? Il était désaxé. Étranger à son pays, où il n'entrait pas dans les critères, étranger aux yeux du reste du monde à cause de ses coutumes. Il était une sorte de statue particulière, une expérience malchanceuse qu'on essayait de faire avancer dans le monde du mieux qu'on le pouvait. On recherchait la case parfaite où il pourrait se blottir et se faire oublier. Lui aussi avait un rôle particulier à remplir. Mais il n'était pas au stade du personnage. Il était encore cet acteur délaissé qui cherche à vivre de son travail.
Bientôt, Néoptolème s'adressa à lui. Il paraissait calmé et arborait sur son visage un sourire tranquille.
« Tu as vu les deux beaux fous qu'on fait ? Il est tard, on devrait être rentré. Mais je n'ai pas envie d'aller chez moi. Et toi, tu veux faire quelque chose ? »
Faire quelque chose ? Tout d'abord, Yrian se méprit sur le sens de cette expression. Il comprit que Néoptolème lui demandait s'il avait l'intention de prendre son destin en main. C'était comme une provocation. Bien sûr qu'il avait envie de prendre son destin en main ! Mais dans le sens où il cherchait à accomplir une destinée qui avait été maladroitement écrite. Quoi de plus terrifiant que de s'imaginer avoir été oublié par le destin. Il faudrait se prendre en charge soi-même. Ce n'était pas être libre. Lui était libre pour l'instant. Il voulait concourir à son destin, le prendre en main, si l'on veut. Mais cette réflexion-là n'avait pas de sens. D'autant plus si celui qui l'amorçait était en accord total avec son destin. Le regard de Néoptolème acheva de le détromper : il voulait simplement savoir s'il avait prévu une quelconque activité pour l'heure qui suivait.
« J'irais bien boire un verre, afin de me remettre de mes émotions. Je crois que nous en avons bien besoin. Mais je doute pouvoir trouver une boutique ouverte à cette heure tardive. Et si c'est le cas, ils doivent expulser leurs derniers clients avant d'aller dormir. À défaut, je crois qu'un peu d'eau sur le visage me ferait du bien. N'y aurait-il pas une fontaine quelque part ? »
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MessageSujet: Re: Rencontre imprévue [AAH le titre pourri ._.]   Lun 20 Fév - 18:29

Dehors, l'air est si clair, si vif. Il doit faire plus chaud à l'intérieur des maisons. Pour autant, Néoptolème n'a pas envie d'entrer. Cette expérience d'acteur l'a enivré. Cette forme de dégradation, mais aussi d'ouverture à autrui, l'a ouvert à la nature éveillée. Ce n'est pas que sa famille qui a été le spectateur de ses cris éplorés, c'est le monde tout entier qui les a écoutés. Le plus simple animal qui passe par là, l'esprit du vent, les dieux silencieux qui habituellement ne se soucient de rien, la moindre chose qui existe dans l'univers ; et Yrian. Yrian, le jeune homme scandinave, celui qui n'a rien d'un guerrier, mais qui se sait battre. Au fond de lui, Néoptolème sent que les deux se complètent. Leurs ombres respectives se confondent et s'annulent, ne laissant plus que la lumière du lieu sourd qui les lie, lien pourtant si ténu puisqu'ils ne sont que simples connaissances - vendeur et client -, mais si profond en même temps. Là où l'un est faible, l'autre tire sa force, et inversement. Les problèmes de famille, le rapport distant envers un père qui n'est pas là : tout cela les relie. Il y a des points communs, mais aussi de graves différences, à ce point antithétiques que cela les rapproche. Ils ne se ressemblent même pas physiquement, et pourtant, on dirait qu'ils sont frères à la manière de se tenir l'un vis-à-vis de l'autre. Cette confiance qu'il éprouve d'instinct en Yrian, Néoptolème ne la connaît plus ; elle était morte avec ses frères, elle revit à présent dans le Scandinave. Il sait qu'Yrian ne le trahira pas, tout comme lui ne le trahira pas non plus. Ce sont deux êtres paumés, perdus, affectés grandement par une violence qui les dépasse ; forcés de lâcher le pacifisme pour résister, pour vivre tout simplement. Le silence entre eux même vaut de l'or. Néoptolème donnerait volontiers ses nombreuses altercations avec les citoyens pour une heure de temps avec le métèque, même s'il s'agit du silence. Le fait qu'Yrian soit un étranger ne le gêne pas, car l'égalité d'âme qui règne entre eux est si forte ; ce ne peut être qu'une erreur de la nature de les avoir fait naître aussi loin, alors qu'ils étaient voués à se rencontrer. Le destin, à coup sûr, a tenté de rattraper sa faute en les faisant se rencontrer. Yrian est comme Néoptolème ; il en est même plus proche que n'importe quel autre Athénien. Même sa chère Daphnê, elle qui revient si souvent dans ces réflexions, car omniprésente dans la tête du jeune homme, n'a pu rivaliser avec cette proximité. Elle a pris tout l'amour, Yrian a pris toute l'amitié. Elle aussi lui est complémentaire, mais en inversé. Cela n'empêche pas qu'il est bon, une fois de temps en temps, de se relaxer avec un être avec qui on peut parler de tout, un être qui, on le sait, comprendra bien ce qu'on ressent : pour Néoptolème, un être comme Yrian.
Yrian réfléchit un peu. Peut-être a-t-il mal compris ce qu'il a dit. Néoptolème se doute bien que sa langue n'est pas facile, même si Yrian, à force de vivre à Athènes, a appris à la maîtriser relativement bien. Il aimerait bien apprendre celle du Scandinave ; pour sûr, elle doit être complexe elle aussi, mais révélatrice de tant de réalités sur le peuple. Connaître la langue, c'est connaître la mentalité des gens. Mais Yrian finit par réagir, coupant court aux réflexions de Néoptolème :

    « J'irais bien boire un verre, afin de me remettre de mes émotions. Je crois que nous en avons bien besoin. »

Néoptolème acquiesce en silence, son regard de glace empreint d'une grande douceur, qu'il ne révèle jamais au grand jour. La tristesse, pour lui, est la pire des émotions qui l'ont assailli. Yrian a raison : tous les deux, ils en ont bien besoin. D'ailleurs, il commence à avoir la gorge sèche. Il faut dire que déclamer quelque chose réclame de l'énergie, et parler, bien que ce soit un acte délicieux, assoiffe à la longue. Néoptolème pense que toute bonne chose a sa contrepartie : l'infini bonheur qu'il ressent sur le coup, la motivation que cela lui donne, sont compensés par la soif, et par une fatigue - ou peut-être de la lassitude ? - à l'évocation du futur. Car le futur, pour lui, est le présent. Demain, il se lève, travaille, mange, dors, réfléchit ; en deux mots, il vit. Or ce moment-là n'a rien à voir. Ce n'est pas vivre, c'est peut-être... exister, tout simplement ? Se contenter d'être là, âme parmi d'autres qui le regardent, et peu importe que lui soit vivant, son existence a autant de poids que les morts.

    « Mais je doute pouvoir trouver une boutique ouverte à cette heure tardive. Et si c'est le cas, ils doivent expulser leurs derniers clients avant d'aller dormir. À défaut, je crois qu'un peu d'eau sur le visage me ferait du bien. N'y aurait-il pas une fontaine quelque part ? »

Néoptolème se trouble. Il se rend compte qu'il n'a aucune idée du fonctionnement des boutiques, dans sa propre cité. Certes, il ignore tout de l'heure, et s'en fiche bien, mais tout de même, il pourrait faire attention à ce genre de choses. C'est la preuve que le jeune homme est un être renfermé, qui ne vit que dans un rythme monotone, plat... ce qui implique presque la mort de l'âme. Où est-il, quand d'autres s'amusent et profitent ? Il se morfond dans sa chambre, travaille à s'en épuiser, court après une sœur qui toujours lui échappe. Il ne sait rien de ce qui se passe autour. La tristesse le reprend, mais légère cette fois ; la compagnie d'Yrian l'apaise. Il cherche autour de lui. Une fontaine ? Logiquement, ça doit se trouver assez facilement, il faut juste la trouver. Il en aperçoit une, à quelques pas de là. Faisant un signe de la tête à Yrian, il annonce :

    « Viens, il y en a une par là. »

Il l'amène jusqu'à sa découverte. Le joyau d'art le laisse indifférent ; les choses belles, réalisées par les hommes, sont certes œuvres de talent, mais lui n'est sensible qu'à la beauté de la mort et du silence. Indifférent à ce qu'il voit, il se penche, plonge ses mains dans l'eau. Celle-ci est relativement fraîche, presque froide, mais Néoptolème ne grimace pas. C'est à peine s'il réagit. Il les relève, asperge sa tête d'ange. Un léger frisson parcourt sa peau au contact, mais Néoptolème n'autorise rien de plus. L'eau, c'est la purification ; l'oubli dans le Léthé. Et comme les gouttes ruissellent sur son corps et son visage, il sent que les émotions négatives, la peur et les souvenirs, s'en vont avec elles, se détachant de lui pour se fixer à un nouveau corps. Cela lui fait extrêmement du bien. Il passe ses mains de potier sur son visage, frotte ses yeux qui le piquaient, puis les ramènent en coupe et boit l'eau de la source. Un peu piquante, l'eau n'en reste pas moins bonne, surtout pour une gorge aussi sèche que la sienne. Il regarde à côté de lui Yrian, qui lui aussi s'est penchée. La ressemblance avec l'Athénien est frappante : leurs gestes se ressemblent, leur grâce est la même, leurs envies se complètent. L'eau matérialise le lien qu'il y a entre eux. Néoptolème reste un instant songeur, puis, tendant une main ruisselante, annonce à Yrian :

    « S'il y avait une divinité dans cette source, elle nous envahirait tous les deux. Et nous serions là, ensemble, à la partager. C'est ce que font normalement des amis. »

Le mot est lâché, et Néoptolème n'en dira pas plus. De toute façon, il sait très bien qu'Yrian comprend ce qu'il veut dire. Lui aussi ne peut que sentir ce qu'il y a autour d'eux, cette magie dans l'air qui se resserre autour d'eux. Le partage : voilà ce que Néoptolème appelle gage d'amitié. Yrian devient comme une seconde famille, quelqu'un avec qui il ne peut être question de conflit. Ce qui est à l'un fait la fierté de l'autre. Et du moment que l'un a quelque chose, qu'importe si l'autre ne l'a pas ? au moins, cela reste entre eux, et c'est cela l'essentiel. Pour la première fois depuis longtemps, Néoptolème adresse un sourire sincère et amical à quelqu'un qui n'est pas sa sœur. Cette soirée est si mémorable que jamais il ne l'oubliera.
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