[T] Comptes à rendre. [Dorian]
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 [T] Comptes à rendre. [Dorian]

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MessageSujet: [T] Comptes à rendre. [Dorian]   Lun 30 Aoû - 0:12



    Les premières lueurs du jour obligèrent Christos à ouvrir un œil. Négligemment étalé sur sa couche, un bras pendant dans le vide et l’autre agrippé sur une fine couverture de laine, l’athénien mit du temps à se souvenir des évènements de la veille. Son visage lui faisait souffrir le martyr, ce qui était bien étrange… Il se leva du mieux qu’il peut et, chancelant, se dirigea vers la cour, une main en visière pour éviter les rayons solaires. Ses doigts effleurèrent rapidement son œil gonflé ; un cocard. Par Athéna, avait-il été frappé hier ? D’ailleurs, qu’avait-il fait la veille ? Il se rappelait vaguement avoir participé à la fête que donnait un ami pour célébrer son futur mariage, mais cela ne lui expliquait pas cette stupide blessure et encore moins cette amnésie. Christos avait sûrement abusé du vin et des réjouissances, pour ne pas changer ses habitudes… Il poussa un soupir agacé avant de lever les yeux au ciel et de tourner les talons. Son mauvais train de vie n’était pas le meilleur qui soit, il en était conscient ; cependant, il ne cherchait pas à se calmer. Il était satisfait de sa situation. L’athénien formulerait quelques prières aux dieux afin qu’ils lui pardonnent sa conduite, histoire de soulager sa conscience. Christos trébucha contre une amphore renversée, probablement un souvenir qu’il avait dû ramener de la fête prénuptiale de son ami. Voilà bien des manières de débuter sa journée : en ivrogne. Quoi de plus élégant ? Se retenant de maudire hasardement un dieu, le jeune grec continua son chemin en espérant ne pas rencontrer d’autres obstacles. Il était censé aller au marché, la nourriture commençant sérieusement à manquer. Cette pensée le fit grimacer…
    « Escl… Hum, Dorian ! » Appela-t-il, exaspéré. Le jeune homme qu’il demandait était son esclave. Effectivement, le gymnète avait son serviteur particulier, malgré son manque évident de moyens. Il était enfoncé jusqu’au cou dans la pauvreté, sans parler des dettes qu’il devait à Dorian. Si vous payiez quelqu’un une fois tous les quatre mois, esclave ou non, il était évident que cela ne relevait plus du retard mais de la dette. Seulement, est-ce qu’un être aussi fier que Christos trouvait juste qu’un non-citoyen d’Athènes, qui était sous ses ordres, demandait un salaire plus régulier ? Cette question n’appelait pas de réponse, sachant que le gymnète s’en moquait éperdument. Tant qu’il n’affranchissait pas Dorian, il avait tous les droits sur lui. Cependant, il n’avait pas à se plaindre de ce larbin, qui se montrait docile malgré le manque total de respect de son maître. Christos ne connaissait que cette qualité chez lui, rien de plus. Il en oubliait parfois son nom, mais se souvenait toujours de la soumission dont il faisait preuve. « Il faudra que tu ailles au marché, tout à l’heure. Prends le strict nécessaire et ne va pas chez cet escroc de Publius… Ses fruits sont infects et il me doit de l’argent. » La version exacte était : j’attends de me faire rembourser par ce voleur, et je ne le lâcherais pas d’un cothurne. Toutefois, le charlatan n’était pas impatient d’éponger son dû, ce qui agaçait prodigieusement Christos. Il espérait qu’Hadès l’engloutirait dans les limbes de l’Enfer, là où était sa véritable place. Ayant besoin de cet argent manquant, le soldat se sentir obligé de retenir l’esclave. « Non, attends. Je viens avec toi aujourd’hui. » Il joignit les gestes à la parole en s’avançant vers la porte d’entrée. Ce serait une première pour ce légendaire paresseux ! Habituellement, il confiait tout ce qu’il devait faire à Dorian, que ce soit important ou insignifiant. Il préférait mille fois se promener et s’amuser dans la cité plutôt que de se soucier des tâches qu’il avait à effectuer… Il partait souvent au lever du jour et revenait tard le soir, voire pas du tout. Personne ne savait ce qu’il faisait de ses journées, à écumer la ville et ses alentours, comme s’il n’était qu’un simple étranger partant à la découverte de sa nouvelle cité.
    Athènes se levait tôt. Déjà, les grecs sortaient de leurs demeures et les commerces s’ouvraient doucement. L’agitation devenait palpable dans le quartier. Les enfants jouaient, leurs mères parlaient entre elles, les hommes s’attelaient à parler affaires… Le regard brun de Christos ne laissait rien au hasard. Bien que se rendre au marché à cette heure si matinale relevait de l’effort colossal, il ne détestait pas observer le réveil d’une ville. Cela lui rappelait son enfance, lorsqu’il s’asseyait sur une colline avec sa sœur, simplement pour contempler une ville en pleine agitation. Il chassa rapidement ses pensées en arrivant au marché, grouillant de grecs. Des soldats rendaient la justice au nom de Dicé, les glaives étincelant au dessus des poignets de voleurs, les femmes comparaient les étoffes, de nouveaux marchands vantaient la qualité de leurs produits, d’autres s’installaient à peine… « Je déteste le marché… » Maugréa de mauvaise grâce Christos.
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MessageSujet: Re: [T] Comptes à rendre. [Dorian]   Lun 30 Aoû - 6:18

    Le jour n’était même pas encore levé que Dorian était déjà réveillé. En réalité, il n’avait pas réussit à trouver le sommeil. Allongé sur ce qui était son lit, une sorte de vulgaire tas de paille avec une couverture qu’on avait bien voulu lui prêter, il regardait le plafond immaculé. Les bras croisés derrière sa tante, il attendait en soupirant que le matin veuille bien pointer le bout de son nez. Même si sa condition d’esclave n’était pas la meilleure, au moins, lorsqu’il faisait jour, il avait de quoi s’occuper. Or, pour le moment, tout ce qui occupait son esprit étaient des pensées. Des pensées libres et trop envahissantes. Toute la soirée, il n’avait fait que tourner et tourner, changeant de positions toutes les trente secondes les yeux fermés pour tenter de dormir. Mais rien. Toujours là à penser.

    Finalement, le jeune romain s’assit sur sa paillasse et attendit patiemment que les premières lueurs de l’aube apparaissent. L’aube d’un nouveau jour de travail. Pourquoi travailler pour un athénien aussi fainéant et aussi arrogant ? Déjà, peu payé, il faisait des tâches bien souvent plus difficiles que lorsqu’il habitait encore à Rome. Pourquoi restait-il là déjà ? L’argent était sa priorité pour retourner à Rome et ensuite s’émanciper de son oncle. Peut-être même pourrait-il dire à sa tante de venir s’installer ici. Même s’il avait du mal avec ses cousins et sa cousine, du moment qu’il puisse leurs assurer un bien meilleur avenir, pourquoi pas ? Mais pour l’instant, le temps, c’est de l’argent. Et l’argent… Il fallait l’avouer : il n’en avait pas beaucoup. Surtout qu’il n’était pas beaucoup payé. Mais au moins, il n’avait pas à se plaindre ; pour le moment, on ne le battait pas à mort. Peut-être était-ce cela qui le poussait à rester. Même traité en esclave, qui plus est, un esclave étranger, au moins, on ne lui faisait pas violence.

    Dorian leva les bras vers le ciel avant de joindre ses mains pour s’étirer. Ses yeux se plissèrent , ses os craquèrent. Il laissa ses deux membres retomber ensuite lourdement contre la paillasse. Le romain serra le poing : il devait se motiver ! Rien ne pouvait l’empêcher d’accomplir ce que le Destin et les Dieux avaient prévu pour lui ! Par Jupiter, il y arriverait !

    Bien décidé à faire que cette journée se passe au mieux et qu’il puisse gagner un peu d’argent, il se leva, s’habilla et se passa un peu d’eau sur le visage. Il passa une main dans ses cheveux châtain, les ébouriffant doucement pour leurs donner un peu d’aspect, puis sortit dans la cours. Dorian jeta un coup d’œil vers les appartements de celui qui était désormais son maitre. En rentrant la veille, il avait fait tellement de bruit qu’il crut que les demeures voisines viendraient se plaindre. Christos avait lancé quelques insultes à ses Dieux Grecs avant de tomber ivre mort sur sa couche. Dorian avait dû étouffer un rire pour ne pas se faire insulter lui aussi. La soirée avait été drôlement comique. Sauf lorsque le jeune esclave avait dû nettoyer ,avant d’aller se coucher, les dégâts que Christos avait fait.

    Prêt à ranger un peu la demeure, Dorian commençait un peu à faire le ménage. Peut-être même devrait-il commençait par préparer de quoi manger. Mais lorsqu’il se hâta pour préparer quelque chose, il semblait que les fruits, les légumes et la viande manquaient. Il restait à peine de quoi faire un déjeuner ; un peu d’orge et du raisin. Réfléchissant à ce maigre menu, Dorian se frotta le menton. Mais la voix de celui qui l’employé retentit à ses oreilles et le fit sursauter. Il se dépêcha sans réfléchir davantage et se rua dans la cours. Posté face à son maitre, il se courba légèrement pour ne pas à le regarder droit dans les yeux, écoutant attentivement chaque indication. Dorian se mordit la lèvre inférieure. Bien sur que non il ne pouvait plus acheter à Publius quoi que ce soit. En plus de devoir de l’argent à Christos, ses fruits étaient réellement immangeables… D’ailleurs, la dernière fois, c’est lui qui dû finir une pêche. Plus jamais. Manger les restes, il l’avait déjà fait. Fouiller les poubelles afin de pouvoir se nourrir, il l’avait fait. Mais manger des fruits aussi dégueulasses, c’était une expérience à ne pas renouveler. Il plissa le nez et acquiesça lorsqu’il eut finit de parler. Il se mit en route avec le peu d’argent dont il disposait.

    Des bruits de pas et une voix claire s’éleva ; le maitre avait-il décidé de le suivre aujourd’hui ? Dorian fut tellement surpris qu’il se retourna vers lui, s’arrêtant un instant de marcher pour le regarder d’un air ébahit. Pour ne pas perdre le rythme de la marche, il se remit en route en secouant la tête avec un léger sourire. Ce genre de moments étaient à apprécier : ne pas voir Christos affaler sur son divan, c’était d’une telle rareté que c’en était presque agréable. Dorian espérait juste que ce dernier ne se mette par à hurler sur le marchand et qu’il se batte avec lui comme il avait dû le faire la veille pour obtenir un bleu pareil au-dessus de la joue.

    Mais peu importait. L’heure était à trouver un commerçant digne de ce nom et surtout, trouver de quoi bien manger ! Ils commencèrent à arpenter le marché à la recherche de quelque chose qui en vaille réellement la peine. Se penchant pour examiner tout les produits, Dorian ne semblait pas se décider avec le blé et des épices orientales.

    Beaucoup de personnes appréciaient le marché ; moment de rencontres, de troque en tout genre pour obtenir au plus bas prix des achats exquis… Sauf que pour une fois, Dorian semblait être tout à fait d’accord avec Christos ; il détestait le marché. Tout ce monde lui donnait le tournis. Il dût faire un effort monumentale pour continuer à avancer dans la foule sans s’évanouir. L’air semblait de plus en plus lui manquait et des petites gouttes de sueurs commençaient à parler le long de ses tempes. Le romain se pinça les lèvres. Les ennuis ne faisaient que commencer : à force de se frayer un chemin dans la foule, ils tombèrent nez à nez avec l’escroc qui se prétendait marchand. Dorian déglutit en jetant un bref coup d’œil sur son maitre. S’il se mettait à hurler en cherchant à obtenir son argent, il ne faudrait pas moins d’une minute avant que toute la foule ne jette des regards dans leur direction. Il ne faudrait pas moins d’une minute avant que le jeune romain ne fonde de honte au soleil.

    D’ordinaire peu tactile, là, il devait faire quelque chose pour contenir la colère sûrement grandissante de son employeur . Il agrippa l’étoffe de Christos sans le regarder et murmura assez fort pour que lui seul l’entende :

    « - S’il vous plait… Aujourd’hui, il y a du monde… Si on vous entend… On va se faire remarquer. »
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MessageSujet: Re: [T] Comptes à rendre. [Dorian]   Lun 30 Aoû - 22:22

    S’il n’avait pas besoin d’argent, Christos n’aurait certainement pas assisté Dorian. D’habitude, il n’allait pas réclamer ses dettes en public, au marché de surcroît, mais la situation l’y forçait : un fourbe lui devait l’équivalent de ce qu’il devait lui-même à son esclave, autant faire d’une pierre deux coups. L’athénien ne roulait pas sur l’or, nul ne l’ignorait. Pourtant, il faisait plus ou moins preuve de bon esprit s’il avait une dette à éponger, il n’avait pas si mauvais fond que cela. Christos ne décrochait pas un mot à Dorian et se contentait de vérifier, avec quelques œillades jetées derrière son épaule, s’il le suivait. Sait-on jamais, le romain – sans doute le plus mal payé d’Athènes – aurait eu des raisons de vouloir s’échapper ou il ne savait quoi d’autre ; combien d’esclaves avaient été punis en flagrant délit de fuite ? Malgré tout, Dorian lui emboitait le pas, la tête haute. Décidément, cet étranger continuait de le surprendre… Christos ne s’attarda pas sur les raisons qui faisaient que son esclave reste sous sa protection – un bien grand mot, d’ailleurs – et pressa l’allure lorsqu’il aperçut enfin le maudit commerçant, dont les produits lui incommodaient l’odorat. L’escroquerie était monnaie courante au marché, comme partout ailleurs, et les dieux seuls savaient à quoi étaient prêts les marchands afin de vendre leurs biens. Cependant, l’athénien avait un père qui s’était aussi aventuré à leurrer ses acheteurs ; Pallas n’était pas le meilleur exemple d’honnêteté grecque.

    Hâtif, il entendit à peine le sage avertissement de Dorian, qui lui conseillait de ne pas faire éclater de scandale. Christos fit volte-face afin de toiser son esclave, lui intimant silencieusement de se taire s’il ne voulait pas être le deuxième scandale de la matinée. Peu patient, le jeune homme ne craignait pas d’élever la voix sans chercher à s’arranger ; c’était même sa façon de procéder. Il s’accouda contre l’étal de Publius, le regard coulant sur le vulgaire empilement de fruits. Le marchand grec n’était pas le seul à mentir sur la qualité de ses produits, mais il avait eu le malheur de vendre des cochonneries à Christos. « Tu me dois trois drachmes, et estime-toi heureux que je n’exige pas un dédommagement… » Piqué au vif, l’interpellé répliqua qu’il n’accordait pas de remboursement. Une réaction typique, rares étaient ceux qui acceptaient de rendre de l’argent. Après avoir jeté un coup d’œil derrière son épaule, l’athénien tendit brutalement le bras au-dessus de l’étal et saisit l’escroc par son exomide afin de l’attirer prêt de lui. « Trois drachmes, et je ne reviens pas. » Siffla-t-il simplement, en se retenant de rendre le règlement de comptes public. « C’est malvenu de ta part, ton père avait aussi ses méthodes pour vendre… Tu dois être bien mal loti, pour demander trois misérables drachmes. » Christos détestait être associé à son paternel, ils n’avaient plus rien en commun. Pour certains, c’était un honneur d’être associé à son père, mais pour le jeune homme, c’était bien pire qu’une dette en retard… C’était une insulte. Mis à part le physique, ils étaient aussi différents que le jour et la nuit. Quelque chose roula sur la table. L’athénien baissa le regard et vit trois malheureuses pièces faire un tour sur elles-mêmes avant de retomber. Il lâcha brutalement Publius et saisit l’argent sans se faire prier. « J’espère qu’Hermès coulera ton commerce. » Grinça-t-il avant de tourner les talons… avant qu’il ne suspende son geste. Restant face au marchand, il se dirigea de nouveau vers lui afin de donner un coup dans son étal, causant la chute d’une des piles de fruits.

    « On y va. Et prends ça. » Annonça Christos en revenant vers Dorian. Il lui tendit la monnaie, conscient que ce pauvre salaire ne valait même pas une semaine de services… Mais pour rien au monde le soldat n’affranchirait ce romain, même s’il se retrouvait à la rue. Il était vraiment trop orgueilleux pour libérer un esclave. Beaucoup trop. Peu bavard, l’athénien reprit son chemin comme si de rien n’était. Il avait attiré quelques regards curieux en s’en prenant ouvertement à un commerçant, qu’importe. Il avait récupéré de l’argent mal dépensé et « payé » Dorian avec, ce qui était un bon compromis. Tout en inspectant quelques légumes, il envoya un coup d’œil au romain, toujours aussi docile, sérieux et silencieux. Par Athéna, c’en était presque suspect qu’il agisse ainsi, sans réclamer quoique ce soit, sans se plaindre… Christos aboyait plus qu’il ne parlait à son esclave, mais ce comportement l’exaspérait comme l’intriguait. Une question lui brûlait les lèvres, tandis qu’il reposait une carotte. « Pourquoi te contentes-tu du minimum alors que tu pourrais et devrais avoir plus ? » Interrogea-t-il, les sourcils froncés. Il avait payé le romain très cher, sans doute était-ce le meilleur investissement qu’il avait fait au cours de sa vie. C’était un esclave pour les riches, pas pour un pauvre soldat pouvant vivre un mois durant sans un sou. Seulement, l’athénien ne reconnaîtrait jamais cela. « Mais je ne t’encourage pas à demander le double de ce que je te dois. » Lâcha-t-il sur un ton de dédain, afin que sa question ne soit pas– en apparence – interprétée comme de un intérêt soudain sur la personne du romain – bien que cela l’était.
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MessageSujet: Re: [T] Comptes à rendre. [Dorian]   Mar 31 Aoû - 7:28

    La scène était tellement prévisible que Dorian ne put que baisser la tête, attendant que la mauvaise humeur de son maitre passe. Sa main avait glissé sur le tissu de Christos tellement vite que sa peau le brûlait légèrement. Demander de l’argent, comme ça et devant tout le monde… Tout le monde. Oui, tout le monde les regardait, les épiait, attendant qu’un combat commence entre le client et le marchand. Mourir de honte, était-ce réellement possible ? Pourtant, s’il aurait pu, il serait réellement mort. Le jeune romain n’en revenait pas : comment l’athénien faisait-il pour garder la tête haute fasse aux regards des autres ? Comment faisait-il pour posséder autant de force et un tel pouvoir de domination sur les autres ? Christos réclama son argent et il l’obtint.

    Jetant de brefs regards sur les côtés, Dorian se sentait pâlir de plus en plus. Toute cette foule qui commérait, qui pointait du doigt en émettant toutes sortes d’hypothèses… C’en était trop. Il fallait partir. Et tout de suite. Mais il ne pouvait rien exiger, il ne pouvait pas se mettre à hurler qu’il suffoquait avec cette masse pensante tout autour de lui. La sueur sur son front ne faisait que redoubler et il dut faire un effort monumentale pour ne pas vaciller. Sa vue commençait à se troubler ; ce n’était pas bon signe. Ce genre de crise d’angoisse, il en avait eut tellement de fois que ça lui paraissait désormais… Normal. Déjà que la scène que Christos faisait à Publius le rendait aussi honteux qu’être un esclave soumis, en plus, le jeune maitre n’en faisait qu’à sa tête ; après avoir maudit le vieux marchand, il démolit d’un coup de pied son étalage. Dorian sursauta en écarquillant les yeux. Mais à quoi jouait-il ?! C’était de la folie ! Même si, après ce que le vendeur avait osé dire, il le méritait amplement, ce n’était pas une raison pour agir de la sorte. L’esclave pinça les lèvres en baissant la tête et en levant les yeux vers l’athénien. Ce dernier semblait furieux et s’avança vers son esclave. Durant un dixième de seconde, Dorian crut que c’était la fin de sa misérable vit. Retenant son souffle, il plissa les yeux en l’attente d’un châtiment, mais au lieu de ça, Christos lui tendit les trois drachmes qu’il avait soutiré à l’escroc. Sans attendre et sans plus réfléchir, il prit dans le creux de ses mains les trois pièces.

    Intérieurement, Dorian criait de joie. Un léger sourire vint s’afficher su son visage lorsqu’il serra les précieuses pièces dans sa main. Il s’empressa de les rangeait à l’intérieur de l’une de ses poches et suivit son maitre en acquiesçant.

    La visite du marché ne faisait que commencer et ils continuaient à arpenter les étalages à la recherche de quelque chose de bon à manger. Des prunes, des carottes, de la salade, des épices venu du bout du monde et autres saveurs qui semblaient être parfaitement inconnues pour le jeune homme. Se penchant sur chaque ingrédient, il fronçait les sourcils ou les haussaient suivant la découverte qu’il faisait. Ce n’est pas pour autant qu’il ne restait pas derrière son maitre qui s’amusait à regarder quelques produits. S’amusait, s’amusait… C’était un bien grand mot… Christos se moquait de faire le marché comme de son premier verre de vin. C’était amusant de le voir faire semblant de s’intéresser à quelque chose alors qu’il s’en moquait éperdument. Est-ce que Dorian l’intéressait, l’intriguait ? Ou faisait-il semblant ?

    Désormais face à face, la question du jeune maitre restait en suspens. Mais de suite après, il enchaina avec un « ne pense pas que je dis ça pour m’intéressait à ta vie ». Le jeune Dorian pencha la tête sur le côté. Que répondre ? Bien sur qu’il pourrait être mieux payé avec un maitre plus riche. Mais être un esclave, on ne le choisit pas réellement… Même s’il aurait pu se rebeller et éviter ça. Pourtant, il était là, à marcher, à faire le marché à ses côtés.

    Le romain baissa la tête et soupira fortement en haussant les épaules. Comme il n’avait pas trop l’habitude de parler mais surtout, l’habitude qu’on lui donne l’autorisation de parler, il ne s’éclaircissait la gorge rarement, ce qui accentuait sa voix grave :

    « - Peut-être que cela me convient… Maitre. ».

    L'esclave entrelaça ses mains dans son dos et baissa la tête juste assez pour ne pas voir les yeux de son employeur. "Maitre". Un mot qu'il n'avait pas forcément l'habitude d'employer et pourtant, cela ne sonnait pas faux dans sa bouche. Mais le sortir lui avait presque écorché les lèvres. Combien de fois avait été-t-il obligé de le dire à son oncle en exécutant une tâche pénible pour ses mains d'enfant ? Il soupira de nouveau, chassant l'air de ses poumons comme les pensées qui submergeaient sa tête, avant de s’approcher des carottes. Ça, au moins, c’était du produit frais. Dorian se mit soudainement à sourire. Chritsos avait-il au moins pensé à prendre de quoi payer ?
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MessageSujet: Re: [T] Comptes à rendre. [Dorian]   Mar 31 Aoû - 23:02

    Maître. Cette désignation lui plaisait tellement. À chaque fois qu’il l’entendait, Christos se sentait puissant, invincible, et pouvait se targuer de garder la tête haute et l’air fier face aux plus riches athéniens de la cité. Bien sûr, il n’avait absolument rien d’un « maître », socialement ou financièrement ; voilà qui suffisait à attirer quelques remarques narquoises sur sa façon de vivre. Il refourguait ses maigres tâches à un autre, en se contentant d’un salaire de soldat pour assurer la paie d’un autre et ses propres besoins. Pourtant, il ne se souciait guère de ces difficultés, trop heureux que le romain se contente de si peu pour rester sous son toit. Il prêta à peine attention au malaise de Dorian face à sa réaction démesurée, et ne remarqua pas non plus l’empressement de ce dernier lorsqu’il lui tendit une bien modeste part de son dû. Christos n’était pas égocentrique, contrairement aux rumeurs qui le prétendaient, mais ce serait mentir d’affirmer qu’il était attentif et attentionnée envers les autres. Il s’occupait uniquement de son entourage proche, exception faite pour le romain qui partageait son logis. Il pouvait oublier sa présence, l’ignorer ou le regarder avec mépris, c’était du pareil au même. Cependant, Christos nourrissait une certaine curiosité vis-à-vis de Dorian, sans se l’avouer. Il était normal de se poser des questions quand un esclave, bien bâti et méritant bien plus qu’une vulgaire paillasse dans une modeste demeure, restait à vos cotés sans se plaindre d’aucune sorte. « Cela me convient » frappa le jeune grec. Une telle réponse le laissa silencieux, créant un vague malaise. Il avait perçu un semblant d’automatisme, cela ne lui semblait pas honnête. Il avait l’impression que le jeune homme s’était attendu à cette éventuelle question, et en avait préparé une réplique plus ou moins plaisante à entendre. En même temps, il ne s’était pas non plus attendu à ce que son esclave n’en profite pour se plaindre, ce serait bien naïf. Inconsciemment, Christos ne put s’empêcher de répondre du tac au tac « Pourquoi ? ». Ce mot avait été soufflé, tandis qu’il observait un étalage de pommes. Il ne désirait pas le piéger, loin de là, sa réponse était aussi machinale.

    « Mettez m’en quelques unes. » Son poing fermé toquait contre la table bois, faisant cliqueter quelques pièces s’y trouvant. Il aurait eu l’air fin s’il avait oublié sa monnaie. Christos détestait être en position d’infériorité, surtout face à Dorian. Quel maître aurait-il fait sans le moindre sou ? Plutôt mourir que repartir bredouille, à cause d’un malheureux oubli. Il attrapa les pommes et les tendit au romain, toujours pensif. Lorsqu’il était enfant, l’athénien passait une grande partie de son temps dehors, à parcourir la cité et à observer ses habitants. Il avait maintes fois vu des esclaves, suivant leurs maîtres à la trace, le regard baissé et le dos courbé, comme s’ils étaient perpétuellement prêts à s’incliner pour baiser les pieds de leurs riches protecteurs. Christos se souvenait avoir eu envie d’être suivi ainsi, en sachant que derrière lui, un homme ou une femme le percevait comme supérieur. Bien évidemment, à l’époque, il était sauvé de ses fantasmes de domination par sa sœur, plus sage et douce que lui. Cette dernière ne cessait de lui rappeler qu’il était à la même enseigne que ces gens soumis, à la différence qu’il avait juste un peu de chance. Il l’écoutait d’une oreille, persuadé qu’un jour, il posséderait également son serviteur. Toutefois, Christos pensait uniquement à l’autorité qu’il représenterait, et était inconscient de l’envers du décor : nourrir, loger, payer l’esclave… Et voir l’être humain qu’il était, à travers sa servitude.

    Mal à l’aise, l’athénien s’enfonça dans une nouvelle allée du marché, accordant quelques coups d’œil furtifs aux étalages de fruits, légumes, étoffes..., laissant à Dorian le soin de s’occuper de ce qui manquait. Le soldat n’avait pas pris la peine de vérifier ses réserves, comme à son habitude. Il tourna la tête vers son esclave, se mordant la lèvre pour ne pas poser une question de trop. En quelques minutes de marché, Christos avait allégrement dépassé le quota de mots qu’il réservait à Dorian. Il n’avait pas le souvenir de lui avoir déjà posé une question – personnelle j’entends – et encore moins de lui avoir demandé son avis sur sa condition de larbin. Non pas qu’il s’intéressait soudainement à celui qui se pliait à ses moindres souhaits (quoique ?), mais ses réactions attisaient la curiosité du grec. Sûrement parce qu’il n’y avait jamais fait attention auparavant… Cédant à la tentation, Christos laissa échapper du bout des lèvres « Que cherches-tu en Grèce ? ». Cette simple question, aux notes méprisantes, se voulait aussi dédaigneuse que la précédente, comme s’il lui reprochait d’être à Athènes alors qu’il n’y était pas à sa place. Le grec ne connaissait pas Rome, mais il savait que cette cité-là était renommée. De nature curieuse, il aurait bien voulu en apprendre davantage sur cet autre pays dont on vantait la grandeur, cependant, trouvant qu’il avait montré un peu trop d’intérêt pour Dorian, Christos préféra ne pas s’étendre. Il pourrait toujours se renseigner plus tard. Il ne s’arrêtait plus aux étalages et restait aux cotés – comprenez, quelques centimètres devant – du romain, lui laissant faire leurs quelques courses.
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MessageSujet: Re: [T] Comptes à rendre. [Dorian]   Mer 1 Sep - 13:56

    Un marchand honnête avec un étalage de fruits et légumes frais. Les deux hommes avaient enfin trouvé un commerçant qui méritait son appellation. Heureusement pour eux, le maitre avait de quoi payer. Le soleil se levait en douceur, annonçant une magnifique journée ensoleillée. Les Dieux savaient être cléments, en particulier pour les commerçants. Légèrement courbé, les mains dans le dos, Dorian regardait l’homme auquel il obéissait. Il venait d’acheter quatre pommes d’un rouge exquis. Porter son attention sur autre chose que la foule lui avait passé l’envie de s’évanouir en pleine rue. Plus serein et apaisé, sa mine déconfite s’envola aussitôt, laissant réapparaitre l’esclave au visage impassible et fermé. Inspirant fortement par le nez, il fixa les mains de son maitre qui attrapaient les pommes. Pourquoi ? C’était une excellente question. A laquelle… Il ne pouvait répondre. Lui dire que la vie qu’il menait en esclave avec un maitre paresseux, qui ne lui apportait guère attention et qui le payait peu si ce n’était rarement était merveilleuse comparée à sa vie d’esclave chez celui qui le maltraitait. Les mots restèrent coincés dans sa gorge comme si l’air manquait et l’empêchait de sortir. Dorian se contenta de tourner la tête, faisant semblant de n’avoir rien entendu et d’observer quelque chose de plus ou moins intéressant.

    Lorsqu’il remarqua que son maitre avait finit son achat, Dorian fit une courbette comme pour lui certifier qu’il pouvait continuer les achats. Dans une sorte de petit sac en toile, il y déposa les pommes fraichement achetées ajoutant au fur à mesure des fruits au plus bas prix mais d’une saveur inoubliable : dattes, nectarines, abricots. Déposant délicatement les ingrédients, il se mordit la lèvre ; peut-être pouvait-il faire un excès. Peut-être pourrait-il utiliser l’argent qu’il venait de recevoir, ne serait-ce qu’un drachme pour se payer quelques framboises. Tenant le sac d’une main, le jeune romain passa celle libre contre sa poche. Un léger cliquetis. Le contact des pièces entre elles. Il ferma les yeux un instant puis prit à deux mains le sac, le serrant contre lui. Il était hors de question de se servir de cet argent. Il n’était pas réellement à lui. Qu’est-ce qui lui appartenait réellement après tout ? Rien. Rien. Même son corps ne lui appartenait plus. Et son âme ? A cette pensée, le jeune romain retint un rire. Son âme était la propriété des Dieux. Il n’était rien.

    Sa tête tournée vers un stand, il sentit un regard sur sa personne. Par réflexe, il tourna brutalement la tête. Ce n’était que Christos. Qu’avait-il aujourd’hui à lui manifester tant d’égards ? Dorian déglutit et se regarda l’étalage de nouveau. Il était trop nerveux, trop stressé. La foule le rendait fou. Il sentit le rouge lui monter aux joues. C’était affreux d’être aussi agoraphobe dans une ville qui était à son apogée. Comme pour se ressaisir, il passa sa langue sur ses lèvres pour les humidifier puis avec ce qu’il restait d’argent, paya le marchand en échange d’une laitue.

    Comme un coup de poignard, les mots 5 mots du grecque vint le frapper en pleine poitrine. Il faillit même en laisser tomber le légume mais se rattrapa bien vite et le remit sans ciller dans le sac de tissu. Dorian déglutit. Pourquoi tant d’intérêt soudain ? Pensait-il que le romain était une sorte d’espion, de traitre, envoyé en Grèce pour détruire la République naissante d’Athènes ? Allait-il appeler les autorités ?

    A peine eut-il levé les yeux que Christos était déjà devant lui, le regardant de cet air dédaigneux qu’il connaissait tellement bien désormais. Rares étaient les fois où l’esclave était droit comme un piquet, la tête relevée, mais l’information qui venait de parvenir à ses oreilles, à son cerveau ne fit qu’un tour dans son corps. Ses yeux roulèrent en arrière et il crut s’évanouir mais, encore une fois, son corps semblait trop résistant et, comme pour se moquer de lui, ses genoux ne voulurent pas céder à la tentation de s’effondrer. Droit, regardant fixement son maitre. Dorian déglutit, serrant le paquet contre lui. On allait l’attraper, l’arrêter, le torturer et le tuer pour un crime qu’il n’avait pas commit. Les lèvres légèrement tremblantes, sa voix rauque se mit à retentir :

    « - Je n’ai rien contre Athènes. Ni contre la Grèce. Je ne suis pas un terroriste. ».

    Les mots étaient sortis de sa bouche comme une vague déferlante qu’il ne pouvait arrêter. Il sentit une boule se former à l’intérieur de son estomac.

    Et dans le cas où il se tromperait, ce qu’il espérait de tout son cœur, de toute son âme, il pensa que son mutisme était la meilleure solution. Se taire. C’est ce qu’il avait toujours fait. Parler aujourd’hui n’arrangerait rien, ne changerait rien. Clore ses lèvres. Ne plus les ouvrir. Même ses mots ne lui appartenaient pas…
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MessageSujet: Re: [T] Comptes à rendre. [Dorian]   Ven 3 Sep - 7:15

    Christos n'était pas le plus pratiquant des athéniens, il priait peu, et uniquement lorsque cela l'arrangeait. Croire que des êtres puissants, dotés de pouvoirs en faisant fantasmer plus d'un, nous protégeaient était, en soi, un soulagement et nous offrait un peu de motivation, du courage, de l'espoir, nous rendait peut-être plus forts, plus confiants en l'avenir. Toutefois, s'il ne le clamait pas sur tous les toits, le jeune homme haïssait les habitants de l'Olympe pour lui avoir arraché un être cher, il avait maintes fois imaginé Hadès accueillant à bras ouverts sa soeur, dans ses cauchemars. Sa foi envers les dieux était mitigée et discutable, mais il était forcé de reconnaître que la Grèce – Athènes en particulier – était une superbe création, un pays et une cité dont l'on vanterait le prestige dans les siècles à venir. Il comprenait que nombre d'étrangers viennent s'y établir, peu importent leurs raisons. N'ayant pas songé aux mauvais cotés de ces migrations, Christos ne put s'empêcher de hausser un sourcil et de se retourner, laissant un regard dubitatif couler sur Dorian. Il s'accouda contre un étal, regrettant alors d'avoir posé sa question. D'ailleurs, pourquoi lui avait-il demandé ? Il l'oublierait avant la fin de la journée, voire avant midi... Cette journée semblait spéciale ; tout d'abord, l'athénien daignait accompagner son esclave au marché (pour peu de chose...) et lui adressait la parole, avec un ton trahissant une légère pointe de curiosité. « Laisse. » Murmura-t-il en pivotant de nouveau vers de nouveaux étalages. « Tu as sûrement tes raisons. » Il accompagna sa banale remarque d'un haussement d'épaules significatif.

    D'une certaine manière, il se moquait éperdument des affaires de son esclave, et paradoxalement, son calme, sa soumission et son humilité agaçaient comme intriguaient Christos. Parfois, il avait même la sensation d'être face à ce qu'il aurait pu être sans tous ses défauts. Chassant cette pensée de sa tête, il préféra reporter son attention sur un énième étalage où s'entassaient choux, lentilles, fèves ou encore oignons. Cette vision lui donna la nausée... Il se souvint, vaguement, avoir mangé quelques uns de ces légumes la veille... Les longues nuits d'ivresse le perdront, son estomac en souffrait encore. Passant son chemin – il ne souhaitait pas tomber malade, Christos piqua discrètement une figue et mordit dedans sans attendre. « Tu as quelqu'un qui t'attend, à Rome ? » Lança-t-il en tournant légèrement sa tête vers Dorian. Par Zeus, ne pouvait-il pas tenir sa langue ? Il ignorait pourquoi cette question lui avait traversé l'esprit. Sans doute pour simuler un semblant de conversation, un faible échange pouvant peut-être tromper ce silence qui planait toujours entre eux. Cela dit, ce dernier était voulu par le « Maître ». Mais aujourd'hui, il avait comme une envie de... se changer les idées. Songer à autre chose, juste ouvrir la bouche, pas forcément écouter. Les réponses de Dorian le préoccupaient peu, toutefois, il se donnait l'illusion d'être en interaction avec quelqu'un. Le marché était un lieu public bruyant et vivant, du matin au soir, et pourtant, il s'y sentait vraiment seul, n'y étant pas habitué et encore moins, inconditionnel.

    La figue n'était pas la meilleure qu'il ait goûtée, elle soulagea simplement sa faim. Ses yeux sous plissèrent sous les rayons du soleil, et son mal de tête s'accentua. Il se massa la tempe gauche, une grimace sur le visage. Dès qu'ils rentreraient, il s'affalerait sur sa couche et y resterait jusqu'au lendemain. Christos espérait retrouver son chemin à travers cette foule envahissante, maudissant intérieurement cette vulgaire dette à rembourser, qui l’avait obligé de se lever aux aurores. Il pesta contre les charlatans qui s’autoproclamaient marchands et ses maux de tête, qui semblaient s’aggraver au fur et à mesure de ses allées et venues à travers les différents commerces. L’athénien n’était pas mécontent d’habiter dans un quartier extérieur à l’Acropole, il ne supporterait pas tout ce remue-ménage sous sa fenêtre. Christos s’arrêta devant une intersection, afin de laisser le passage à quelques charrettes, mais ne continua pas son chemin pour autant. Après un léger moment d’absence, sa main effleura son philtrum, pour comprendre qu’il était en train de saigner du nez. Une réaction habituelle chez le soldat, qui se manifestait simplement lors de violents maux de tête (dus, à leur tour, aux nombreuses nuits d’excès qu’il se permettait)… Il se retourna vivement vers Dorian. « Tiens, de sa main libre, il lui donna la monnaie qu’il avait emmené, termine vite et rejoins-moi à la première fontaine, en continuant tout droit. » Un ricanement nerveux s’échappa de ses lèvres tandis qu’il se dépêchait de se rendre à ladite fontaine, en priant intérieurement Apollon de faire cesser ces écoulements sanguinolents. Le bruit diminuait, ce qui était bon signe pour lui. Il se nettoya hâtivement la figure, avant de déchirer un morceau de sa tunique, pour se sécher. Heureux d’avoir quitté cette agitation matinale, il s’assit sur un rebord de pierre, pressant le bout de tissu contre son nez et guettant l’arrivée du romain, songeur. Étrangement, il n’avait pas saisi ce prétexte pour retourner chez lui – de toute façon, il préférait être à l’extérieur, aussi paresseux soit-il… Pour une fois qu’il se montrait patient.
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MessageSujet: Re: [T] Comptes à rendre. [Dorian]   Ven 3 Sep - 11:57

    Une grande inspiration de soulagement en fermant les yeux une demi-seconde. Juste de la curiosité. Uniquement de la curiosité. Comment avait-il pu croire une seule seconde que sa vie était en danger ? C’était carrément stupide d’y avoir même songer. Se sentir aussi mal ne lui ressemblait pas. Et puis, était-ce réellement un secret sa venue à Athènes ? Il semble que, venir dans une autre ville pour trouver un remède, de l’argent, que l’on ne peut obtenir chez soi est plus que banal. A moins que sa réelle motivaiton pour partir était toute autre, quelque chose de plus sombre, de beaucoup plus personnel qu’il n’osait pas s’avouer à lui-même. C’était même peut-être tout à fait inconscient. Juste fuir une vie qu’il n’avait jamais voulu. Qui en aurait voulu après tout. Non, il ne devait plus penser à ça. A rien d’autre sauf à sauver sa tante qui devait certainement être mourrante. Ses enfants se moquaient bien de ce qui pouvait lui arriver, ils s’en foutaient car il y avait toujours le gentil papa quié tait là pour subvenir à leurs besoins. Et puis, ils avaient toujours été jaloux de l’amour que donnait leur propre mère à ce bâtard. Et pour une fois, Dorian aimait être ce bâtard, car au moins, il avait reçu ne serat-ce qu’un peu d’amour. Un peu. Qui le fit vivre, vivre juste assez pour le lui rendre. Oui, il devait oublier ce passé et se reconstruire. Et pour cela, il devait aider celle qui avait fait de lui un homme.

    Dorian regarda son maitre faire volte face en haussant les épaules. Oui il avait ses raisons. Le jeune romain soupira de nouveau de soulagement. C’était étrange tout de même, s’intéresser autant à une personne si soudainement. Le jeune homme haussa les épaules à son tour. Le sac coincé entre ses bras et son corps, il avança à travers les étalages en suivant Christos comme une ombre. Tous ces produits… Dorian en salivait rien qu’à l’idée de pouvoir les goûter, éveiller ainsi ses papilles gustatives. Il connut peu de saveurs dans sa vie. A part celle du fer. Celle du sang. Ô, celle-ci, il la connaissait bien. Cracher du sang pour le ravaler… Déjà, c’était assez atypique et puis, c’était répugnant. Un goût qu’il avait apprit à oublier une fois les deux pieds dans la ville d’Athènes. Mais apparemment voir autant de nourriture ne faisait pas le même effet à tout le monde ; alors que Dorian s’émerveillait comme un enfant à chaque découverte, son maitre, lui, semblait pâlir. Sûrement les restes de la veille qui commençaient à faire du remue-ménage à l’intérieur de son estomac. Le romain se mordit la lèvre ; ramener le jeune maitre à la demeure, continuer le marché, ramener Christos et revenir ensuite ? Dorian aussi aurait préféré rentrer. Mais, tête baissé, il continua de marcher alors que l’athénien tourna la tête vers lui en lui posant une énième question. A ses mots, le sac qu’il tenait si fort manqua de glisser de ses mains. In extremis, il le rattrapa en laissant échapper un petit gémissement crispé.

    Cela rimait à quoi toutes ces questions ? Voulait-il réellement connaitre son esclave , était-ce juste pour passer le temps ? Dorian tangua comme s’il se trouvait sur un bateau. Comment pouvait-il répondre à cette question ? Il crut que ce serait lui le premier à recracher le pauvre repas de la veille. La tête toujours baissée, il pensa que ne pas mentir lui attirerait sûrement des faveurs :

    « - Oui. Mais ce quelqu’un peut encore attendre. ».

    Du moins… Il l’espérait. Pourrait-elle attendre encore longtemps ? Oui. Sa tante était une battante, comme lui. La maladie ne pourrait l’emporter et même Pluton ne pourrait l’emporter aussi tôt. Et ça, Dorian le savait.

    Un léger rictus vint s’emparer de son visage alors qu’il remarqua que Christos s’était arrêté de marcher. Sans qu’il ne s’y attende, le soldat se mit à saigner du nez. Le sang ne semblait pas vouloir cesser de couler. La nausée de Dorian s ‘amplifia. Heureusement, Christos lui tendit le reste de drachmes pour continuer les courses. A peine eut-il entendu la suite des indications qu’il fila comme une flèche après une légère courbette.

    Finir les courses. Vite. Très vite. Mais ce qu’il voulait plus que tout ; c’est que le sang s’arrête de couler. C’était plus que répugnant. Ca lui donnait envie de vomir. Il était ravi que, depuis son arrivée en Grèce, son sang n’avait plus coulé. Même si on le bousculait dans les rues, même si souvent sa maladresse l’avait fait chutter, jamais il n’avait été blessé physiquement. Un miracle.
    S’exécutant comme le sage esclave qu’il était, il fila à travers le marché pour acheter des fèves et de l’orge. Ils avaient tout dépensé pour pouvoir se nourrir. Enfin, surtout pour pouvoir nourrir le maitre. Même s’il se contentait de peu, Dorian aimerait pouvoir manger plus. Ses côtes commençaient à être visibles, saillantes. Déjà que son corps était abîmé, il devenait de plus en plus creusé et infâme. Portant une main à son ventre qui gargouillait, il se jurra que, lorsqu’il serait affranchi, il mangerait toujours à sa faim.

    Même si la foule ne cessait de grouiller et que le marché n’était pas prêt de se terminer, Dorian, lui, en avait bien finit avec les comissions. Epuisé par les athéniens et leurs cris, Dorian suivit le chemin indiqué et tomba sur la petite fontaine. Assit sur son rebord, Christos attendait en essayant de retenir le sang. Les pieds incrustés dans le sol, Dorian vacilla de nouveau mais ne flancha pas. Une grande inspiration et c’est parti !

    Le jeune esclave déposa les courses, délicatement pour ne pas les abîmer,aux pieds de son maitre, tête baissée pour ne pas croiser son regard. Mains dans le dos, il se courba légèrement en murmurant de sa voix raque :

    « - J’en ai fini avec les courses Maitre. ».

    Qu’avait-il avec ce mot à la fin ? Il sortait si naturellement et pourtant, c’est comme s’il le vomissait, le sortant du plus profond de ses tripes. Il n’osait même pas le regarder en face, c’était pour dire. Comme si en un regard il était possible de tout connaitre d’une personne. Il avait trop honte. Le déshonneur, c’était pire que tout. Si Christos continuait avec ses questions, il feinterait le mutisme et alors, il pourrait continuer tranquillement sa vie d’esclave. Il n’ouvrirait la bouche que si on le lui ordonnerait. Mais à croire que Christos n’était pas réellement de ce genre, donner des ordres aussi… Spéciaux. Leur relation se devait de rester entièrement « professionnel ». Ne pas déraper. Ne pas changer. Un mot d’ordre qu’il se devait de respecter.

    Mais il ne respecta même pas les limites qu’il s’était fixé. Dorian releva légèrement les yeux, juste assez pour que le bleu étincelant transperce les ténèbres :

    « - Si je puis me permettre, puis-je vous poser une question ? ».


    Sa voix grave faisait vibrer tout son corps. Et pour la première fois de sa vie, il n’attendit pas la réponse, prenant une initiative un peu risqué pour un esclave…

    « - Pourquoi tant de questions ? ».

    Le jeune homme pencha la tête sur le côté, affichant sur son visage un air interrogateur. C’était risque, ça c’est sûr ! Mais il voulait savoir à quoi s’attendre avec ce personnage aux multiples faciès. Et pour cela, il était prêt à recevoir une quelconque punition. Oui, peu importait, du moment qu’il avait sa réponse. Il eut envie de sourire. Mais sourire à un moment pareil aurait été interprété comme une moquerie alors qu'il n'en était rien. Il avait juste envie de sourire. Après tout, n'était-ce pas la première fois depuis qu'il avait rencontré Christos qu'il parlait autant et qu'il posait une question ?
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MessageSujet: Re: [T] Comptes à rendre. [Dorian]   Sam 4 Sep - 11:22

    Le morceau d’exomide qu’il avait déchiré était maintenant imbibé de sang et d’eau. Christos avait beau être soldat, il détestait ces saignements impromptus et plus encore lorsque son entourage se mettait à observer cette hémorragie inattendue. Sa sœur avait ce problème, mais il ne se doutait pas qu’à son tour, il en serait victime. N’ayant pas le luxe de s’offrir médecins, guérisseurs ou remèdes miracles, l’athénien se contentait de prier Apollon, malgré ses écarts dionysiaques… Penché en avant, il attendait que ce torrent sanguinolent cesse. Toutefois, si cette sensation le dégoûtait, Christos n’avait jamais rien essayé pour arrêter ou éviter que cela se reproduise ; il n’en connaissait même pas l’origine. Faisant abstraction de ses migraines à répétition, il continuait de boire plus que de raison, en compagnie de ses amis guère fréquentables. Il trempa une nouvelle fois son vulgaire fragment de tissu dans l’eau tiède de la fontaine et épongea son visage avec, tandis que son regard vagabondait autour de lui. Le marché agitait l’Agora, les habitants d’Athènes semblaient se transformer une fois extirpés de cette atmosphère commerciale : moins de cris pour se faire entendre, moins d’impatience, plus de calme… À cause de ses modestes revenus, Christos tenait vraiment à ne pas perdre bêtement de l’argent et il n’imaginait pas une seule seconde un esclave, aussi robuste soit-il, demander des comptes à un marchands. Les serviteurs étaient sous-estimés par beaucoup, ce n’était pas une nouvelle, et peu avait un semblant de respect à leur égard. Dorian n’aurait jamais réussi à récupérer quelques drachmes à cet escroc de Publius, du moins, était-ce la pensée de son maître. Le romain possédait la retenue et la patience que n’avait pas Christos. Ils ne partageaient pratiquement rien, à part une multitude de contraires. D’ailleurs, le grec se demanda pourquoi il n’avait pas saccagé l’étal du marchand. La remarque de Dorian l’avait freiné dans ses violentes intentions…

    Son nez avait cessé de saigner. Cela lui rappela la guerre, le sang des soldats, le sien, les armes qui virevoltaient au-dessus des têtes et les flèches qui effleuraient une partie de votre corps… Christos avait décidé de s’engager dans l’armée grecque uniquement pour s’attirer les foudres de son père et ainsi, rompre tout contact avec un être qu’il haïssait au plus haut point. Participer aux combats n’était pas ce qui l’enchantait, ni ce qui le guidait dans la vie, mais l’athénien aimait prendre des risques et se battre. En somme, il n’avait pas vraiment de but… à moins qu’abuser des fêtes athéniennes soit l’accomplissement d’une existence. Les yeux baissés sur ses sandales, une ombre vint se placer entre lui et le soleil. Dorian était revenu avec son sac rempli de victuailles. Naturellement, Christos n’y jeta pas un coup d’œil et, déterminé à rester assis, ne bougea pas. Il hocha à peine la tête, l’esprit ailleurs. Son regard s’était posé sur le Parthénon, situé au sommet de l’Acropole, devant lequel il lui semblait apercevoir la silhouette menue du fantôme de sa sœur. C’était machinal. Un automatisme. À chaque fois qu’il observait un lieu, une place, ou quoique ce soit d’autre lui rappelant sa défunte jumelle, le grec subissait toujours un moment d’absence, de quelques secondes à peine, pendant lequel il ne pouvait empêcher de s’imaginer sa sœur. Secouant la tête, il fut rappelé à l’ordre par une question, deux plutôt. Pris au dépourvu, Christos reporta son regard sur le romain afin de croiser le sien. Il arqua un sourcil, ne sachant quoi répondre. ‘Parce que je me sens seul’ aurait été pathétique. ‘Je ne sais pas’ paraîtrait suspect. ‘Comme ça, c’est tout’ serait encore plus douteux. « Pour me changer les idées. » Choisit de répondre l’athénien, légèrement lointain. Au moins, de cette façon, il mélangeait toutes les options avec un sous-entendu de mépris. Avouer que, depuis déjà un bon moment, le romain l’intriguait dans sa manière de courber l’échine pour le moindre des services, serait inacceptable pour l’athénien. Ils devaient, tous les deux, s’en tenir à une relation de maître-esclave. Dorian était sous sa « protection » (pouvait-on utiliser ce terme quand il s’agissait de Christos ?...) et son inférieur, un être qu’il avait acheté, qui lui appartenait, avec un droit de vie et de mort.

    « Tu n’as pas l’habitude qu’on s’intéresse à toi, c’est tout. » Siffla le jeune homme, en se hissant sur ses deux pieds. Il ignorait si le romain avait des proches dans la cité, ou des connaissances au moins. Agrémenter la conversation d’une nouvelle remarque acerbe permettrait peut-être de remettre de l’ordre dans les esprits. « Tu es pâle à cause de mes questions ou… tu ne te sens pas bien ? » Christos fronça les sourcils. Le regard bleu de l’esclave ressortait anormalement de son visage blême, alors que la journée était chaude. Etait-il mal à l’aise ? Ou trop faible ? C’était probable, l’argent ayant manqué ces derniers temps, la nourriture se faisait rare. L’athénien pouvait manger à sa faim chez des amis, tandis que le romain, lui, devait se contenter des restes moisis qui traînaient dans la cuisine. Le soldat ne se voyait pas revenir chez lui avec un Dorian hagard et un lourd sac de courses, oh non. C’était bien pour cela qu’il avait payé : pour qu’un autre le fasse. Et cet autre en question ne devait être ni faible ni malade – et ni blessé, si possible. Ne dissimulant pas son agacement, le regard arrogant de Christos coula sur l’esclave courbé. Il savait d’avance qu’en bon employé, Dorian ne se plaindrait pas. Surtout lui. Il était tellement sérieux et « dévoué » à ses tâches qu’il n’oserait pas. Le grec n’allait certainement pas s’en lamenter, sauf si cela mettait en jeu la santé d’un larbin. Poussant un profond soupir, il se résolut à lâcher, avec très mauvaise volonté « Tu as besoin de quelque chose ? ». Ce serait probablement la dernière fois qu’il demanderait cela. De quoi avait besoin un esclave ? De tout. De sa liberté pour commencer, de ses droits… Seulement, Christos n’était pas prêt de l’affranchir. Pour tout dire, cette éventualité lui paraissait absurde.
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MessageSujet: Re: [T] Comptes à rendre. [Dorian]   Dim 5 Sep - 16:38

    Comme à son habitude, Dorian ne put plus longtemps soutenir le regard de son maitre. Baissant la tête comme l’esclave qu’il était, il se garda bien de se taire. Il était allé trop loin, il en avait trop dit. Pourquoi ne pas rester à sa place comme il l’avait toujours fait ? Car c’était la seule chose qu’il méritait ; rester à sa place. Enfonça davantage sa tête dans ses épaules, il soupira. Au moins, le sang avait cessé de couler. Tout deux devraient vite reprendre des couleurs. Mais entendre encore la foule ,qui commençait à peine à s’éveiller, s’agiter pas loin d’eux, Dorian eut un léger vacillement. Mais il se ressaisit bien assez tôt, ne laissant pas paraitre en aucun cas qu’il se sentait mal. Vivre plus de vingt années sur cette Terre sans jamais avoir été malade – au moins pouvait-il apprécier ce cadeau des Dieux, de ses parents, de l’avoir fait aussi robuste – et là, se sentir aussi faible face à tant de foule… Cela semblait tellement ironique. Comme si la vie toute entière se moquait de lui.

    Au moins, il avait sa réponse. Même si celle-ci ne lui convenait pas. Parfois, il lui arrivait dans sa petite tête d’homme soumis aux plus forts de vouloir les secouer, les secouer en hurlant jusqu’à ce qu’ils se décident à dire la vérité. Combien de fois Dorian crut que ses parents avaient plutôt été assassinés par son oncle pour pouvoir profiter de son larbin ? Heureusement, sa tante le faisait vite redescendre sur Terre ; son oncle était, certes très puissant physiquement et savait se faire obéir, mais il n’était pas assez intelligent pour prévoir quelque chose d’aussi diabolique. Oui, au moins ça. Après tout, il devait s’en contenter. C’était la meilleure chose à faire. Il en avait déjà trop fait et trop demandé. Malgré ce que lui demander Christos, Dorian avait sut lire dans ce regard sombre, les peu de fois où il avait réussit à le soutenir, que ce n’était pas un homme aussi mauvais qu’on en disait. Dorian avait beau être docile, exécuter n’importe quelles tâches, il restait un esclave. Un esclave que l’on pouvait battre, torturer, violenter ou même tuer. Tant de fois il avait vu des personnes asservies tout comme lui se faire insulter et frapper sous ses yeux, en public. Il devait l’admettre ; il avait vraiment eu de la chance pour ce coup-ci. Se faire acheter par un soldat non-violent avec ses « proches », s’il se considérait comme tel, c’était une aubaine.

    Dorian secoua la tête négativement, comme une sorte de réponse à son employeur forcé. Non. Non on ne s’intéressait pas à lui. C’était un étranger venu de Rome, ville rivale d’Athènes, acheté et vendu comme un produit, ayant passé sa vie à tout faire pour les autres sans que personne ne lui témoigne d’intérêt. Alors non. Il n’en avait pas du tout l’habitude. Mais une chose était claire ; il y prendrait vite goût. Un léger sourire vint illuminer son visage plutôt pâle. Un bref instant, même si la remarque de Christos semblait être des plus antipathique, il la garda dans un coin de sa mémoire, la repassant comme une ritournelle qu’il n’était pas prêt d’oublier.

    Le jeune romain recula de deux pas lorsque Christos se leva et comme s’il se sentait obligé de rester inférieur à lui, il courba le dos davantage en s’humidifiant les lèvres. C’était à son tour de froncer les sourcils, relevant juste assez le visage pour que son regard croise le sien. Semblait-il si blafard que ça ? Un instant, il tourna la tête vers la foule qui ne faisait que grandir. Ses yeux s’écarquillèrent, faisant rétrécir la pupille de ses yeux puis il baissa de nouveau la tête vivement. Non, ne pas montrer ses faiblesses. Rester fort et fier face à l’adversité. Car oui, la foule d’Athéniens était son adversaire. Après avoir déglutit, sa voix rauque se mit à sonner :

    « - Non Maitre. Je vais bien. ».


    Ses lèvres se pincèrent. « Je vais bien, ne vous inquiétez pas pour moi ». Ce genre de phrase, il les disait à sa tante lorsqu’il revenait le visage en sang avec un léger sourire pour ne pas l’inquiéter plus qu’elle ne l’était. Et alors, il lui prenait la main et sa mère de substitution passait un chiffon mouillé sur ses plaies, le regard triste. Cela avait toujours fonctionné comme ça entre eux. Cela ne pourrait jamais fonctionné comme ça avec son maitre. Il ne pourrait pas lui dire que la foule l’effrayait et que, chaque fois qu’il rentrait de courses, le romain devait inspirer profondément pour ne pas s’évanouir. A quoi servirait-il sinon ? A rien.

    Son souffle fut soudainement coupé. Que… Que venait-il de demander ? S’il avait besoin de quelque chose ? Cette fois-ci, Dorian ne put lever le menton pour le regarder droit dans les yeux. Un « Seigneur » demandait à son « Cerf » s’il avait besoin de quelque chose. C’était lui où aujourd’hui, le monde ne tournait pas rond ? Christos voulait l’accompagner. Christos voulait en savoir plus sur lui. Christos lui demandait s’il avait besoin de quelque chose. Dorian déglutit une nouvelle fois. Ce n’était pas croyable. Ô, il avait tant de choses à lui demander : « j’ai besoin de plus d’argent ! », « j’ai besoin d’un remède contre une maladie qui est en train de tuer la seule personne qui ait voulu apaiser mes souffrances ! », « j’ai juste besoin de manger, de manger ! De manger… Des framboises ! Un fruit que je n’ai pas goûté depuis l’âge de cinq ans ! », « j’ai besoin … »…

    « - … de partir de l’Agora… La foule me rend malade ! ».

    Ces mots étaient sortis tout seuls. Comme s’il avait juste eu besoin d’ouvrir les lèvres pour qu’ils sortent. Sans relever la tête, il plaqua une main sur ses lèvres en se maudissant. De plus, il ne l’avait pas juste sorti comme une demande ou une affirmation non… Il s’était exclamé ! Il plissa les yeux. Il se maudissait. Réellement. Il serra la poing, enfonçant ses ongles sales à l’intérieur de la paume de sa main. Paniqué. Il commençait à paniquer. Et la foule qui grondait à côté. N’allaient-ils pas se taire à la fin ? Le romain leva la tête et regarda son Maitre, les lèvres tremblantes :

    « - Je, non… Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire… Mais après tout, nous en avons finit avec les courses, non ? ».


    Se rattraper, oui, il fallait qu’il rattrape l’énorme bêtise qui venait de franchir ses lèvres. La sueur commençait à dégouliner le long de ses tempes, se faufilant sur ses joues. Il tanguait comme sur un bateau. Encore cette sensation. Et la lumière du soleil qui était trop forte. N’avait-il jamais songé à éclairer moins fort les habitants de cette planète ?

    Ses pieds s’ancrèrent dans le sol comme pour s’empêcher de vaciller. Non, il ne tomberait pas. Pas maintenant. Pas après tout les efforts qu’il avait fait pour tenir. Jamais personne ne l’avait fait perdre conscience. Mais cette foule, grandissante, se réjouissant de cette journée… Elle semblait ricaner. Se moquer de l’esclave qui n’avait bientôt plus de force pour résister.

    La tête inclinée vers le bas, il regarda une goutte de sueur tomber sur le sol poussiéreux. Une profonde inspiration et Dorian s’arma du plus grand courage qu’il possédait :

    « - Vous devez certainement être affamé. Je vais vous préparer de quoi manger… ».

    C’est comme si la foule disparue un instant. Faire abstraction de ce qui l’entourait pour se focaliser sur quelque chose d’essentiel ; celui qui éviterait certainement que sa vie soit un véritable enfer. Et encore une fois, il parlait trop...


Dernière édition par Dorian Fabius le Sam 11 Sep - 9:15, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: [T] Comptes à rendre. [Dorian]   Sam 11 Sep - 4:35

    [Désolée pour l'attente et la médiocrité de la réponse... silent]

    Christos ne sut pourquoi mais le ton effrayé et soudain, ainsi que le regard paniqué de Dorian eurent raison de l'indifférence qu'il éprouvait à son égard. Il lâcha un rire discret, amusé ou moqueur, il ne saurait dire. Venant de son esclave, cette supplique improvisée le prenait au dépourvu car, même s'il ne le montrait pas (et ne le montrerait jamais...), l'athénien percevait le romain comme un homme aux épaules solides, n'ayant pas froid aux yeux et étant capable de contenir tous les débordements. Il avait l'impression qu'en face de lui se trouvait enfin le « véritable » esclave, l'être inférieur, le subalterne... le jouet, le bien qu'il exposait dans les rues d'Athènes. Christos balaya la place du regard afin de comprendre ce qui angoissait son larbin, mais il voyait simplement une foule qui explosait à la sortie d'un marché bondé avant de se regrouper de nouveau. Rien de bien effrayant. Un maître tolérant et compréhensif – effectivement, on en trouvait – aurait immédiatement rebroussé chemin ou renvoyé l'esclave à la maison, pour continuer sa promenade ou ses courses. Évidemment, dans le cas de Christos, qui se montrait rarement actif et de bonne foi, ce fut le contraire qui se produisit. « Tu as... peur ? De la foule ? » Répéta-t-il doucement, sans dissimuler son étonnement. « Depuis quand exactement ?... » Le grec haussa un sourcil interrogateur tout en dardant Dorian d'un regard exaspéré. Confiait-il toutes ses tâches à un incapable ? Ou était-ce sa présence, aussi rare qu'inefficace, qui troublait le romain ? A moins qu'il s'agisse d'autre chose. « C'est la meilleure nouvelle de ma journée. On en apprend tous les jours... » Se rattrapant, Dorian justifia son élan de frayeur par un maladroit « les courses sont finies ». Sage remarque. Ils n'avaient plus à traîner dans les allées surchargées d'athéniens désireux de terminer leurs achats avant que le soleil ne devienne trop insupportable. Christos n'était pas assez stupide pour faire abstraction de ce malaise imprévu, il comptait bien continuer sur sa lancée. Cependant, il était malvenu de se moquer ainsi d'une simple crise de panique de la part du grec, qui de son coté, vivait dans la peur constante que quelqu'un découvre qu'il n'était pas étranger dans l'accident ayant causé la mort de sa sœur, il y a dix ans de cela.

    Affamé... Le mot le rendit malade. Il se savait déjà livide, mais à ce stade, il était probablement devenu transparent. Il avait un goût prononcé pour les nuits blanches, guidées par les folies de Dionysos : il abusait autant de la compagnie de ses amis comme du vin. Les lendemains étaient difficiles, ce n’était jamais sûr qu’il ait retrouvé le chemin de son quartier… Il pouvait aussi bien être récupéré par terre dans la rue qu’inconscient en plein milieu de la cuisine, en belle illustration de la décadence grecque. Christos continuait, année après année, à dégrader une réputation déjà bien entachée… « Si je mange, je tombe malade. Et si je tombe malade, je m’en prendrais à toi. » Grinça l’athénien, dont le foie n’avait pas fini d’évacuer le vin. « À qui est réellement destiné le ‘affamé’ ? » Reprit-il, non sans une certaine ironie. La question n’appelait pas de réponse, elle était visible après un coup d’œil sur l’état physique du romain : amaigri, blême… Et son maître fermait les yeux. Il octroyait très peu de considération à l’homme qui le servait, il cultivait une cruelle insensibilité à son égard. Sauf aujourd’hui, peut-être ? Une main en visière, Christos leva les yeux vers le Parthénon, avec la désagréable impression qu’Athéna et Néphélie lui reprochaient son comportement pour le moins… pathétique. « Je dois me procurer un glaive, avant de rentrer… Avance. » Il passa devant Dorian en lui donnant un coup d’épaule et partit en tête, la mine renfrognée. Le grec économisait assez pour s’offrir une nouvelle arme – après avoir égaré la précédente – mais était incapable de mettre de l’argent de coté pour son esclave. Sa situation, précaire, ne l’avantageait pas non plus. Rejoindre le marchand d’armes n’obligeait pas de repasser par le marché. Il n’était qu’à quelques mètres, en train de vanter les mérites d’un arc. « Ne touche à rien et reste en retrait, tu pourras peut-être manger si tu obéis. » Lâcha sourdement Christos avant de s’approcher du comptoir. Son regard fut immédiatement attiré vers les plus belles armes, celles qu’il ne pouvait même pas espérer toucher. Il n’était pas un hoplite, mais un simple soldat, sans aucune protection et devant se protéger avec des armes médiocres. Voir cet équipement coûteux étalé devant ses yeux le rendit maussade. Se contentant d’un glaive bon marché, comme d’habitude, dont la lame avait déjà bien servi, il remercia distraitement le marchand et tourna les talons.

    « Tiens, tu essayeras de la faire briller. » Il fallait avoir une certaine confiance en son serviteur, pour lui confier toute tâche ayant rapport à une arme. Malgré leurs conditions de vie dignes des bêtes, les esclaves restaient des hommes et étaient capables de tuer. C’était même légitime, dans les cas les plus extrêmes… Pourtant, l’athénien avait rarement songé à ce que cette éventualité se produise un jour. S’il devait se justifier, il hésiterait entre le fait de croire en son sous-fifre ou simplement, se moquer de sa faiblesse… « Tu sais comment t’en servir au fait ? » Ajouta Christos, en envoyant une œillade méfiante au romain. Il ignorait ce qu’avait fait Dorian, avant de se faire vendre, et encore moins s’il avait, de près ou de loin, côtoyé la guerre.
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MessageSujet: Re: [T] Comptes à rendre. [Dorian]   Sam 11 Sep - 12:24

    Garder la tête baissée, ne plus rien ajouter. C'était tellement mieux. Déjà qu’il se sentait ridicule et honteux d’avoir pu sortir ça… Si en plus il continuait à se justifier, il en prendrait encore pour son grade. Christos l’avait toisé. Il ne comprenait certainement pas. Et c’était normal. Qui pouvait avoir peur de la foule ? S’il ne possédait pas ce genre de phobie, le jeune romain en aurait sûrement rit aussi. Mais là, il la ressentait l’envahir, pire que n’importe quels coups qu’il aurait pu recevoir. Peu à peu, l’angoisse se dissipait en même temps que la foule. Il se sentit bientôt mieux. Il ne devait pas répondre. Rien. Courber l'échine, comme à son habitude et faire face à ses peurs.

    Mais les remarques que lançaient Christos, tels des piques qui vinrent lui transpercer la peau… C’était vraiment insupportable. Aimait-il tant que ça le fait de rabaisser davantage son esclave ? Christos n’était pas méchant, pas foncièrement, mais il savait choisir ses mots les plus ardents pour pouvoir consumer sa victime. Le maitre devait savoir que l’esclave était au moins plus fragile mentalement que physiquement. Aussi étrange que cela soit, Dorian aurait préféré être battu en publique plutôt que de devoir supporter les railleries d’un autre. La tête baissée, tel un chien battu, il se contenta d’acquiescer. Acquiescer à quoi ? Il ne le savait pas vraiment. Peut-être acceptait-il les remarques. De toute façon, peu importait ce que disait Christos ; il avait toujours raison. Même si des fois, il avait tord. Il avait toujours raison. La raison du plus fort. Dorian déglutit. Que ce soit pour la foule ou la nourriture. Christos avait raison. Désormais, c’était à lui de se rendre malade.

    Dorian avait toujours été fort. Un corps robuste pour un esprit robuste. De quoi l’empêcher de sombrer et de se laisser mourir. Mais en ce moment, il manquait réellement de force. Plus physique que mentale. La faim lui tailladait l’estomac et il se devait de ralentir la cadence de travail. Il sentit le regard de son supérieur sur son corps. Ô, s’il aurait pu, il se serait enfoncé sous terre. Ses joues se mirent à s’empourprer de honte. Sa tête se baissa davantage alors que Christos lui imposait une ultime tâche ; se rendre chez un marchand d’armes. Dorian soupira doucement. Il ne finirait pas la journée, c’était certain. Une légère courbette avant de recevoir un coup d’épaule qui le fit légèrement vaciller. C’était sûrement le premier contact physique avec son maitre. Rougissant davantage à cause de la honte d’être ainsi traité mais aussi du peu de force qu’il possédait comparé à lui, il se mit en marche derrière son maitre après avoir attrapé le petit sac de courses. Son menton se souleva pour observer celui qui le possédait : des épaules larges, des muscles apparents. Le romain secoua la tête. Jamais il ne posséderait un physique pareil. Tiraillé entre la jalousie et la fascination, l’esclave se laissa guider jusque chez le marchand.

    L’esclave s’exécuta et resta derrière, se hissant sur la pointe des pieds pour observer tout de même les armes. Ses yeux s’agrandirent laissant le choix à sa rétine de contempler toutes les armes ; glaives, épées de toutes sortes, arcs et arbalètes avec leurs flèches, armures, plastrons et autres boucliers. Dorian sentit un léger sourire s’afficher sur ses lèvres. Il était totalement émerveillé. Peut-être que, dans une autre vie, il aurait été ou pu être un guerrier. Quelqu’un de fort qui ne se laisserait jamais abattre. Il se mordit la lèvre inférieure sans cesser de sourire. La lumière se reflétait sur les multiples lames. C’était merveilleux. Dorian était quelqu’un de pacifique, totalement. Mais apprendre l’art de la guerre aurait été tellement enrichissant.

    Comme la chose la plus précieuse en ce monde, Dorian tendit les mains et reçut l’objet. La lame semblait un peu abîmée, voir même légèrement rouillée comme si le sang séché avait réussit à détruire le glaive. Le romain passa sa langue sur ses lèvres en resserrant son emprise. La gardant en main, il continua d’avancer, toujours derrière Christos. Ce n’est seulement lorsque son maitre lui posa une question qu’il réalisa que l’objet ne lui appartiendrait jamais. Que rien ne lui appartiendrait réellement. Son sourire candide disparut lorsqu’il rattrapa son maitre, se tenant à sa hauteur. Il se racla la gorge pour éclaircir sa voix rauque :

    « - Je… Je ne m’en suis jamais servi. Mais je sais nettoyer ce genre d’armes. ».

    De sa main libre, il se gratta la nuque, affichant un sourire bref. Ils firent quelques pas avant que Dorian ne penche la tête sur le côté pour regarder Christos. Il ne soutiendrait pas longtemps son regard aussi dur que le marbre, mais il se devait de mettre quelques choses au clair :

    « - Ne vous inquiétez pas Maitre, je ne m’en suis jamais servi. Jamais. ».


    Le garçon baissa de nouveau la tête tout en resserrant le pommeau du glaive. Les lanières en cuir du sac de courses s’enfonçait dans sa peau. Il n’avait qu’une envie : rentrer. Continuer à marcher alors que l’atmosphère semblait de plus en plus tendue, c’était insoutenable. Il ne voulait pas passer pour un meurtrier. Il ne voulait pas passer pour un lâche. Il ne voulait pas passer pour un incapable. Mais la chaleur était de plus en plus pesante. Et quelqu’une le bouscula. Qui pouvait faire attention à un esclave, qui pouvait faire attention à lui ? Le sac glissa sur ses avant-bras, lui brûlant la peau. Ses narines frémissaient alors que l’un de ses genoux se posa à terre. La tête inclinée vers le sol, il ferma les yeux un instant avant de donner une impulsion sur le sol pour se relever. Mais sa jambe refusa de lui obéir. Il se retrouvait désormais un genou sur le sol, tremblant comme un enfant. Sa respiration s’accéléra. Il refusa de regarder autour de lui pour voir si la foule s’était arrêtée pour le jauger. Non,non,non. S’il commençait à penser à une chose pareil, il ne pourrait jamais se relever. Puis… Il ne voulait pas Le regarder. Si leur regard se croisait, l’esclave savait que le maitre punirait.

    Mais c’était inévitable ; des regards inquisiteurs se posèrent sur lui et sur son maitre. Et il était incapable de se relever. Le pommeau s’enfonça dans la paume de sa main jusqu’à lui faire grincer les dents. Non, que personne ne le regarde, que personne ne parle. Et pourtant, on chuchotait. Certains même se moquaient. La seule chose qu’il réussit à faire, c’était de pincer les lèvres.

    Dorian déglutit, sentant déjà les hurlements de Christos atteindre ses tympans. Il n’avait jamais été battu par son maitre. Mais peut-être que cet affront lui vaudrait quelques coups de fouet. Les yeux de l’esclave s'écarquillèrent à cette pensée alors qu’il leva la tête vers son employeur. De son air suppliant, il lui priait de ne pas lui en vouloir. Un léger murmure alors que des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes :

    « - Je suis désolé… ».


    Ses jambes et son courage l’avait abandonné. Il se retrouvait seul face à son maitre et une foule d’athéniens qui n‘attendaient qu’une chose : que l’esclave soit battu en publique. Ô Seigneur, s’il aurait pu s‘enterrer dans la Terre Mère.
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MessageSujet: Re: [T] Comptes à rendre. [Dorian]   Mer 15 Sep - 6:00

    Lorsque Christos s'était engagé dans l'armée grecque, c'était davantage sur un coup de tête que par réelle envie. Il avait décidé de provoquer l'autorité paternelle en reniant ses engagements d' « héritier » du petit commerce de Pallas. Les premiers temps furent difficiles, au milieu d'une horde d'hommes bien plus forts et plus robustes que lui. Il avait peu de qualités – elles se comptaient sur les doigts d'une main – mais personne n'oserait mettre en doute sa détermination. Il réussit, non sans mal, à se faire une place au sein de l'armée et à y être respecté comme un bon soldat. Pour ce qui est d'Athènes, c'était différent : sa réputation était déjà toute faite, armée ou non. Suite à la réponse de Dorian, il hocha distraitement la tête. Il n'imaginait pas une seule seconde le romain se battre avec un glaive. Se battre tout court, d'ailleurs. Christos était habitué à le voir courber l'échine pour un oui ou pour un non, cet homme était né pour servir... S'apprêtant à poursuivre son chemin, un son lui écorcha l'oreille : quelqu'un venait de tomber et une voix s'éleva, dans un murmure pathétique à entendre. Le grec fit volte-face, découvrant le romain, un genou à terre, secoué de tremblements.

    Ses épaules s'affaissèrent, sous le poids des coups d'œil moqueurs jetés par les passants. Les chuchotements formaient un brouhaha incompréhensible dans la tête de l'athénien, mêlant rumeurs et reproches à son égard. Il avait honte. Tentant de ne pas se laisser démonter par ces médisances qu'il entendait, Christos s'approcha de Dorian. Il le darda d'un regard qui en disait long sur ses intentions. Lieu public ou pas, il était capable de tout. Capable de renverser un étalage en haussant le ton pour quelques drachmes comme capable de vomir son dégoût sur un romain affaibli par les mauvais traitements. Il aurait pu lui demander de se relever, il aurait pu lui tendre une main... il aurait pu avoir pitié. Certaines personnes avaient du cœur, ou un semblant de compassion pour plus faible que soi. Christos était insensible. Totalement hermétique à toute forme de sentiments. Il ne lâchait pas des yeux Dorian. Agacé par les murmures, en colère contre cet être si faible, honteux... Et si c'était la punition que lui réservait Athéna ? Elle refusait toujours de répondre à ses prières, elle ne l'écoutait pas. Il avait commis beaucoup d'erreurs, et il ne les assumait pas. Il n'assumait jamais ses échecs, il ne voulait pas. Que souhaitait la déesse de la sagesse ? Qu'il aide son esclave ? Qu'il montre aux autres qu'il n'était pas si pourri que son père ? En proie à de nouveaux maux de tête, il tiqua légèrement. Le soleil était fort, les chuchotis étaient insupportables, la vision du romain déshonorante... Sa main tressaillit. Il ramassa le glaive, lentement, sans quitter des yeux Dorian. Le maladroit aurait mérité une entaille, un coup de lame. Les muscles de sa mâchoire se contractèrent. Lequel des deux était à blâmer ? Au fond de lui, Christos savait que, s'il avait conservé un semblant d'humilité, il ne serait pas debout, en faux protecteur, face à un homme en position d'infériorité. Seulement, Zeus lui-même n'aurait pas pu changer le cours du temps.

    Après une hésitation, il frappa l'esclave au visage, avec pour seule arme son poing fermé. Les yeux révulsés, il sentit, pour la deuxième fois de la journée, son nez saigner. N'y prêtant pas attention, il jeta l'arme sur le sol, à quelques centimètres de Dorian et l'attrapa par le tissu de sa tunique. « J'espère que tes dieux seront indulgents face à ta faiblesse, romain. » Cracha-t-il. « Tu vaux beaucoup moins que ton prix. » Il plongea son regard brun dans celui de son serviteur, avant de le lâcher brutalement et de le laisser mordre la poussière athénienne. Il nettoya furieusement le sang qui souillait son visage, puis décrocha un coup de pied dans l'estomac de l'esclave. Le grec n'eut pas la patience d'attendre que la victime reprenne son souffle, ses esprits, et puisse se relever. Il le saisit de nouveau par les guenilles qui l'habillaient et le força à se hisser sur ses pieds. Dans sa jeunesse, Christos aurait été incapable de dominer un homme de cette manière, il n'avait pas la carrure, pas les muscles, et surtout, il n'avait pas cette haine qui guidait ses moindres faits et gestes. Il avait prié pour ne pas devenir l'écœurant portrait de son père... Il s'était juré de ne pas lui ressembler. Aujourd'hui, ce n'était pas Christos que l'on voyait, mais Pallas, en plus jeune. Pallas aurait réagi ainsi avec un esclave. Pallas l'aurait haï, humilié... Son fils reprenait « dignement » le flambeau. Sa main le démangeait. Quelques instants plus tôt, il s'était reposé sur la compagnie de Dorian pour oublier une pesante solitude d'ivrogne. Et en l'espace d'une seconde, il avait retrouvé tout le mépris qu'il vouait à cet esclave, qui n'avait rien demandé. Il ne l'avait jamais frappé de la sorte, et encore moins en public. Il n'avait jamais eu recours au fouet. Aux menaces, peut-être, mais pas au fouet. Il avait rarement levé la main sur Dorian, ne trouvant aucun prétexte pour le punir de quoique ce soit. Il fallait croire qu'aujourd'hui, il cédait à la tentation de posséder pleinement quelqu'un, et non de simplement l'employer. Toutefois, le malaise que Christos éprouvait face aux regards des autres n'était pas étranger à son comportement soudainement si violent. Il ne supportait pas être remarqué pour quelque chose qui pouvait attirer les moqueries d'autrui. Un esclave qui tombait et qui ne se relevait pas était le 'quelque chose' en question. Il relâcha une nouvelle fois Dorian, le cœur battant.

    Plus tôt dans la matinée, le romain l'avait presque supplié de ne pas se faire remarquer... Le retournement de situation était presque cruel. Celui qui avait voulu être discret était maintenant devenu le centre de toutes les attentions, dans sa pitoyable posture d'homme soumis à un autre. Christos passa sa main libre sur son front, où perlaient quelques gouttes de sueur. Lorsqu'il était en proie à un doute, il levait naïvement les yeux au ciel, en croyant qu’Athéna saurait choisir à sa place. Un rictus méprisant défigurait son visage fatigué. Il ne laissa aucune minute de répit au malchanceux de cette histoire et le traîna par la peau du cou – littéralement... – à quelques mètres de l'attroupement. Juste assez pour feindre leur départ et dissiper ces regards lourds de reproches. « C'est bien le fils de son père, entendit-il, il n'a aucun respect pour les autres. » Maltraiter son serviteur en public était une horrible humiliation. Les esclaves se savaient déjà inférieurs aux autres, mais certains maîtres croyaient bon d'en rajouter en les traitant comme des bêtes, sans craindre de représailles. Christos s'était gardé d'infliger cela à Dorian, jusqu'à ce jour. Il approcha son visage du sien, les dents serrées. « Il ne faut jamais tomber. » Souffla-t-il. Était-ce un reproche ou un conseil ? Venant du grec, il s'agissait ni plus ni moins d'un sermon haineux. « Tu mériterais le fouet, peut-être qu'il t'aiderait à t'endurcir... Mais tu me fais trop pitié. J'imagine qu'un seul coup pourrait te tuer. Bon à rien va... » Le grec avait été méprisé à cause de son larbin. Non seulement certains trouvaient qu'il n'avait nul besoin d'une boniche et d'autres avaient déjà eu affaire avec le frêle Dorian qui était revenu, assez souvent, avec des blessures qui n'étaient pas de la main de Christos. Cela dit, ce dernier ne cherchait jamais à défendre le romain, au contraire. Il était capable de prendre un malin plaisir à le martyriser, surtout lorsqu'il était éméché... « Tu me dégoûtes. » Furent les derniers mots qu'il cracha à la figure émaciée du jeune homme. Cet excès de violence se retournerait-il contre lui ? Pour le moment, l'athénien se contentait d'assassiner Dorian du regard avec, au milieu de ses idées noires, une seule interrogation : à quoi le mènerait cette brutalité gratuite ? S'il n'avait pas été si furieux, il aurait eu honte de lui-même.
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MessageSujet: Re: [T] Comptes à rendre. [Dorian]   Mer 15 Sep - 7:51

    Ses paroles n’avaient pas été entendues. Combien de fois avait-il prié les Dieux pour lui donner une force qu’il ne possèderait jamais ? Ses mains entrelaçaient contre son cœur, regardant le ciel et priant comme un fou à la recherche de l’illumination divine. Mais aucuns Dieux n’avaient daigné poser le regard sur lui ni écouter ses supplications. Toujours seul face à la colère des mortels. Il avait au moins de quoi se réjouir ; jamais la foudre s’abattrait sur lui pour son manque de fidélité. Combien de fois aurait-il pu arrêter de les servir ? Après tout,cela ne lui apporter strictement rien. Lorsqu’il priait pour manger, il n’obtenait qu’un peu de pain dur. Lorsqu’il priait pour sourire, les larmes lui montaient vite aux yeux empêchant un rictus de se former. Lorsqu’il priait pour être heureux, le malheur s’abattait sur lui. Toujours. Toujours et toujours les mêmes choses. Cela en devenait presque prévisible. Pitoyable.

    A ce même instant, il pensa aux Dieux. Il ne cessait ses prières latines qui tournoyaient comme des ritournelles à l’intérieur de son crâne alors que ses yeux fixaient Christos, le souffle coupé. Ne dit-on pas que sans les Mortels et Croyants, les Dieux n’existeraient pas alors que l’inverse est toujours à vérifier ? Sa foi venait de retomber. Jamais il n’aurait cru être abandonné de la sorte. Il se sentait si seul alors qu’une foule était en train de parler sur son dos et celui de son maitre. Il se sentait si seul alors que les yeux brûlants d’animosité de son supérieur lui transpercer la rétine. Ses lèvres tremblaient légèrement alors qu’il n’arrivait pas à détacher son regard de celui qui semblait hésiter à lui tendre la main. Oui… Il finit par lui tendre la main…

    En effet, la main fut tendue, tendue jusqu’à s’abattre finalement sur son visage. Tout d’abord surpris, les yeux de l’esclave romain s’agrandirent pour s’écarquiller complètement. Le coup n’était pas réellement fort,non. Juste assez pour le faire vaciller et tomber au sol. Dorian avait déjà reçu des gifles et des coups de poings bien plus fort. Ce n’était pas réellement le coup qui l’avait fait chuter mais plutôt le geste en lui-même, le fait que le coup ait été porté. Trop étonné et affaiblit, il ne put que rester au sol, les lèvres entrouvertes et le regard vide. C’était la première fois que Christos se permettait de lever la main sur lui. Il y avait toujours des paroles, certes déchirantes, mais des paroles. Ce n’était que des mots, rien de concret. Il eut à peine le temps de réaliser qu’un poing venait de s’abattre sur sa mâchoire qu’il fut redressé comme un vulgaire jouet. Ses cheveux salis par la terre et la poussière vinrent se plaquer contre sa tempe alors qu’il ne savait même plus s’il devait respirer.

    Dorian se retint de hoqueter. Jamais il n’avait vu une telle haine, une telle rage dans ce visage qui, il y avait moins de quelques minutes, se pressait de rentrer peut-être même pour éviter à son esclave de rester près de la foule. Les dents de l’esclave claquèrent alors que ses yeux bleus brillaient de honte. Ce malaise qu’il ressentait face aux autres, à la foule athénienne s’agglutinant près d’eux pour observer, ce n’était rien face à la colère de Christos. Cette colère grandissante de seconde en seconde.

    Après tout ce qu’il avait entendu et vécu, il crut que plus rien ne pourrait l’atteindre. Aucune carapace ne pourrait être aussi dure que celle qu’il s‘était forgé. Aucune. Elle était résistante. Sa forteresse. Rien qu’à lui. Son petit monde, sa petite bulle qui l’empêchait de sombrer. Christos venait de crever cette bulle, d’engloutir ce monde sous les mers, de réduire cette forteresse à néant.

    Le romain ne connaissait absolument rien du passé de celui chez qui il vivait. Juste des ragots, quelques messes-basses des habitants, des rumeurs. Il ne connaissait pas Pallas. Il ne savait pas quel genre d’homme il pouvait être. Mais ce qu’il vit à ce moment-là n’était pas le patriarche de la famille de Christos mais bel et bien cet oncle répugnant, qui empestait à des kilomètres le vin et la brutalité masculine. Les yeux de Dorian se plissèrent alors que ses lèvres se pincèrent. Il connaissait ce regard. Il connaissait ces gestes. Il savait pertinemment que cela ne s’arrêterait pas là. Le romain transpirait comme jamais. C’était comme s’il se retrouvait il y a un peu plus de dix ans dans cette sorte d’étable, allongé contre le sol, sa bouche s’égratignant contre la paille dorée. C’était comme s’il redevenait l’enfant battu et violenté. Ce regard l’avait tué.

    Une fois les mots de son maitre crachés devant la foule, il le lâcha, le laissant retomber au sol comme un vulgaire objet que l’on a assez utilisé. Au sol et sans défense, il se prépara instinctivement à protéger son ventre et cela ne manqua pas ; aveuglé par la colère d’être ainsi humilié, Christos lui envoya un coup de pied qu’il n’était pas prêt d’oublier. Se mordant la lèvre pour ne laisser échapper aucun son, Dorian se recroquevilla sans se rebeller face au coup donné. Après tout, il n’était qu’un esclave rien d’autre. Il n’avait pas le droit de dire que c’était injuste et qu’il souffrait autant que son maitre de cette humiliation. Car oui, c’était injuste. Sa vie entière était une injustice.

    Une énième prière.

    * Agnus Dei
    qui tollis peccata mundi
    miserere nobis *


    Ses pieds quittèrent le sol alors que son âme suppliait d’être pardonné. Il entendit un léger craquement lorsque Christos le souleva ; la couture qui lâchait. La manche de ce qui semblait être un haut usé, troué et salis par le travail, se décousit et son épaule semblait visible. Une épaule tout aussi affaiblie que le tissu. Désormais debout, il se jura de ne plus jamais retomber.

    De nouveau, il courba l’échine en essuyant ses lèvres d’un revers de main. La respiration haletante alors que la foule faisait de plus en plus de bruit, l’esclave sentit le contact chaud de la peau de Chistos s’enfoncer dans son cou. Bientôt, il en occulta la chaleur pour ne ressentir que ses ongles se planter dans sa nuque. Tiré comme un vulgaire animal hors de la foule, il se sentit tout de même soulagé de s’en aller loin des regards indiscrets. Un long soupire de soulagement alors que ses yeux se fermèrent une demi-seconde.

    Loin des autres, loin de cette foule horripilante et oppressante, Dorian manqua de tomber lorsque son maitre le lâcha enfin. Le poids de la culpabilité. Christos approcha son visage près de celui de son esclave et lui souffla les pires remarques qu’ils soient. Forcé de soutenir ce regard qui lui tiraillait l’estomac, il dut faire face une nouvelle fois aux mots qui l’assassineraient tôt ou tard.

    * "Tu me dégoutes"... Pourquoi ?*.

    Le dégout était-il pire que la déception ?

    La peur au ventre, la fatigue et la faim… Dorian inspira vivement alors que ses yeux commençaient à se remplir de larmes. Il déglutit en pinçant les lèvres pour se retenir de pleurer. Il baissa une nouvelle fois la tête, serrant contre lui le panier de course. Le souffle court, il secoua vivement la tête pour acquiescer. Il ne lui fallut pas plus d’une seconde avant de se ressaisir. Les yeux emplis de détresse avait disparu, laissant place à ce regard vide et soumis habituel. Malgré cela, il se sentait toujours aussi mal et rajoutant à sa nausée ce mal de crâne. Il avait l’impression que l'on tambourinait à l’intérieur pour s’amuser et lui rappeler qu’il devait toujours avoir mal.

    Désespéré, tremblant, n’espérant qu’une chose ; rentrer, Dorian releva la tête avant de la pencher sur le côté.

    « - Je suis désolé… ».

    Sa voix rauque dérailla vers la fin. Le pardon était la seule chose qu’il lui restait pour obtenir un peu de tranquillité. Il ne voulait plus jamais voir ce visage effrayant qui le faisait frémir. Il préférait de loin l’ivrogne venant s’affaler sur sa couche après avoir vomi. Au moins, l’ivrogne bien fatigué et soulagé de la tension constante n’avait pas à passer sa colère sur l’esclave qu’il était.

    Esquissant un sourire forcé pour détendre l’atmosphère, il soupira :

    « - Peut-être que rentrer… Maintenant… ».
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MessageSujet: Re: [T] Comptes à rendre. [Dorian]   Ven 24 Sep - 12:35

    Christos savait qu’il avait abusé d’une autorité qui ne lui appartenait pas. Il méprisait et humiliait un homme qui méritait une situation meilleure, mais la vie était faite de telle sorte que cela en soit ainsi. Les dieux décidaient des destins, et personne n’échappait à leur justice. Cependant, les divinités ne forçaient pas non plus la colère humaine : l’athénien était responsable de ses actes, qui seraient punis tôt ou tard. Désormais à l’écart, il ne cessait de faire les cent pas, en attendant que son calme revienne. Chaque regard haineux qu’il adressait à Dorian lui arrachait un sentiment de dégoût et lui brûlait la rétine. Lorsque le romain crut utile de s'excuser de nouveau, Christos enfonça son poing dans sa bouche, en allant s’adosser contre un mur. Le pardon. S’il hurlait encore, il se remettrait à frapper et à attirer les curieux. Rassemblant tout le sang froid dont il était capable, le grec mordit violemment ses jointures avant de répondre au sourire de Dorian. Du moins, si l’on peut appeler l’affreuse grimace qui vint orner son visage « sourire ». Il savait que ce n’était pas de l’insolence, mais tous les prétextes étaient bons à prendre pour enfoncer le clou. « ‘Je suis désolé’ sont les premiers mots qui sont sortis de ta bouche, enfant ? Tes parents t’ont appris à t’excuser pour tout et n’importe quoi ? » Il chatouillait un point sensible en s'en prenant aux origines de Dorian. Christos devenait rapidement odieux, un rien le froissait. Il était dominé par la colère, et même s'il mettait toute son énergie à se calmer, une lueur hargneuse continuerait de briller dans son regard glacial. L'athénien aurait voulu qu'Arès fasse apparaître un fouet devant lui, avec des lanières de cuir capables d'imprimer le plus profond des sillons dans une peau humaine. Chaque flagellation serait comme un aller-retour vers Hadès ou une brève noyade dans les eaux du Styx. Cependant, le grec aurait été capable d'user d'une telle arme sur un esclave, malgré toute le mépris qu'il lui portait... Le fouet punissait les criminels. Pas les innocents, ni les victimes. Il n'avait pas beaucoup de coeur, mais il restait un humain qui avait certains principes. De toute façon, le fouet n'aurait fait qu'aggraver les choses ; Dorian était faible, être flagellé pour une simple bousculade l'achèverait en quelques coups. Christos ne pouvait pas se permettre de perdre un esclave si chèrement payé. « Si tu veux revoir Rome en un seul morceau, apprends à rester droit et à ne pas fléchir. Même le doyen de la cité est plus robuste que toi. » Lâcha-t-il en levant les yeux au ciel. Il marqua une pause embarrassante, après avoir rapidement médité sur ses paroles. Quel esclave espérait un jour revoir sa contrée natale, si ce n'est les plus optimistes ? Ce n'était sûrement pas un maître tel que Christos qui allait organiser un voyage de quelques semaines dans la cité romaine, uniquement pour accorder un peu de tranquillité à son serviteur. Et même s'il l'avait voulu, il n'avait pas un sou pour quitter Athènes... juste assez pour quelques courses de routine.

    Rentrer... C'était la solution idéale. Quelle idée d'aller au marché ! L'athénien aurait mieux fait de rester étendu sur sa couche, vomir tout le vin qui s'attardait dans son estomac, blâmer les dieux et hurler des insanités inconscientes à Dorian... comme il l'avait toujours si bien fait. Pourquoi bousculer les habitudes ? Pour de l'argent ? Les conséquences parlaient pour elles-mêmes : le grec était plus qu'irrité et sa main avait été bien trop leste sur son esclave, qui aurait pu éviter une énième humiliation publique... « C'est ça, rentrons. Tu pourras tomber autant que tu veux. » Ajouta-t-il, ironique. Seulement, Christos aurait préféré être foudroyé par Zeus lui-même, noyé dans les eaux du Styx par Poséidon et torturé de toutes les façons qui soient par Hadès plutôt que de repasser par la place du marché. Les gens parlaient encore, et continueraient de le faire jusqu'au prochain scandale. Comme s'il n'y avait pas assez de rumeurs sur son compte... L'athénien prit une allée différente, qui allongeait légèrement leur trajet de quelques mètres, tout au plus. Cependant, ils ne croiseraient ni commerçants ni « témoins ». Même un paresseux comme Christos était capable de prendre un chemin moins pratique afin d'éviter les remarques d'autrui. Tout en marchant, le regard fixé sur un point droit devant lui, il lança quelques mots, sans se départir de son timbre méprisant : « La prochaine fois, dis-le moi si tu es trop 'nerveux' ou fatigué pour aller au marché... Je peux me débrouiller avec des voisins. Mais n'en profite pas non plus. » Il y avait toujours un « mais » avec Christos, et surtout lorsqu'il s'adressait à Dorian. À chaque fois qu'il offrait quelques brèves secondes d'espoir, il se sentait obligé d'ajouter ce que l'on ne voulait pas entendre. Toujours. Malgré ces paroles, l'esclave devait rester méfiant. Le grec tenait parole... quand il s'en souvenait et que cela l'arrangeait. Après... seuls les dieux peuvent le dire.
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[T] Comptes à rendre. [Dorian]

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